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Le blogue d'avocats sans frontière Canada

« Retour à la liste Publié par Clémentine Sallée
le February 3rd, 2012

Quand une page de l'histoire s'écrit...

Clémentine Sallée, coopérante volontaire pour le porjet ASFC au Guatémala, travaillant pour le Bufete Juridico de Dercehos Humanos et la Fondacion Myrna Mack, a eu la chance d'assister à l'audience visant à "ligar a proceso" Jose Efrain Rios Montt.

Jeudi matin, 26 janvier 2012, sept heures trente. Le soleil, déjà levé, me chauffe les épaules alors que du haut de mon balcon je regarde la ville qui s'étend devant moi.

Savent-ils, ceux qui, devant leur volant, affrontent la horde de voitures qu'aujourd'hui, à neuf heures, s'ouvre une audience historique pour le Guatemala et toute personne intéressée par la défense des droits de l'homme? Ou est-ce simplement nous, intéressés par ce domaine, qui, tous excités, nous préparons à nous diriger vers la tour des tribunaux?

Aujourd'hui, la Juge Primera de Mayor Riesgo, Carol Patricia Flores Palanco doit déterminer si elle inculpe José Efraín Ríos Montt de génocide et de crimes de guerre (crimenes contra los deberes de humanidad). Si le liga a proceso. Si elle ouvre formellement l'enquête à son égard.

Rios Montt, général militaire, ancien chef d'état de facto du Guatemala du 23 mars 1982 au 8 août 1983, arrivé au pouvoir après un coup d'état militaire contre le président Fernando Romeo Lucas García, élu à la présidence du Congrès de la République du Guatemala en 1994, leader du parti Frente Republicano Guatemala, a perdu son immunité parlementaire le 14 janvier dernier. Devançant le Ministère public, il a décidé de se présenter librement devant la juge pour faire face aux charges qui lui sont imputées. Décision stratégique. L'homme à la mano dura qui bientôt aura 86 ans et ses deux avocats font face au Ministère public (MP) et aux deux plaignants associés: el Centro para la Acción Legal en Derechos Humanos (CALDH) et la Asociación para la Justicia y la Reconciliación, accompagnée de sa représentante légale, Doña Julia (également témoin) et de son avocat du Bufete Jurídico de Derechos Humanos.

Selon l'acte d'inculpation, au travers de l'élaboration et de la mise œuvre de ses plans de campagne (Victoria 82, Victoria 83 et Firmeza 1983), le Général Ríos Montt a implémenté une politique de sécurité nationale visant à anéantir l'éthnie maya-ixil considérée comme "enemigo interior" pour sa supposée appartenance à la guérilla. Au cours de sa dictature, les moments les plus sanglants du conflit armé interne qui a pris fin avec les Accords de la Paix de 1996, après 36 ans, ont eu cours. Lui sont imputés 11 massacres, un total de 1 771 victimes dont 267 ont été identifiées à ce jour, 485 violations de femmes et d'enfants et le déplacement forcé de près de 19 mille personnes. Ces faits ont eu lieu dans ce que l'on appelle le Triangulo Ixil. La violence des crimes, pour la plupart effectués par les membres de l'Ejercito, des militaires, et dans une moindre mesure par les Patrullas de Autodefensa Civil (PAC), recrutés au sein même des communautés maya et entraînés par les militaires, fait frissonner. Entre autres: viols de groupe, torture, femmes enceintes éventrées et exécutions extra-judiciaires. Les victimes sont de tous âges, du nourrisson aux anciens.

En sortant de notre édifice, j'ai l'impression d'être avec mes deux gardes du corps. Costume, lunettes fumées et cet air impénétrable. Nous aussi, avec ma coloc, nous avons l'air professionnelles avec nos vestes et nos pantalons noirs. À nos cous, notre écusson. Notre identification.

Il est passé huit heures, le sol a déjà tremblé une fois, et nous savons que nous ne pourrons entrer dans la salle d'audience. Les survivants ou familles des victimes ont décidé de faire la file dès 7 heures du matin pour être sûrs d'avoir une place. Nous avons d'un commun accord opté pour regarder et écouter les débats avec la foule, sur l'esplanade qui s'étale devant la Cour suprême, la Plaza de los Derechos Humanos. CALDH a réussi obtenir l'autorisation de mettre un écran géant sur la place pour suivre l'audience.

À la place d'un écran géant, nous sommes accueillis par une immense étendue d'herbe sur laquelle des œillets rouges forment la phrase "Impunidad ni ayer ni hoy". Nous nous mêlons vite à une foule dense et colorée par les habits traditionnels de nombreuses femmes maya, des chapeaux, des activistes avec leurs drapeaux et des membres du MP et des différentes ONG. Je reconnais quelques têtes. L'écran n'est pas géant et pour l'instant bien que les neuf heures aient sonné, l'écran demeure blanc. "Que queremos" "Jus-ti-Cia". Je me faufile entre les gens et m'approche d'un endroit de l'esplanade où sont étalées les noms des victimes sur des bouts de tissu. Il y aussi des photos, des bougies, des drapeaux rouges.

En attendant que l'audience ne commence, le micro est pris tour à tour pour des discours scandés d'une voix forte ou des chansons. On y parle de justice, de lutte contre l'impunité, des crimes du passé, du présent. Finalement le son crépite dans les hauts-parleurs et nous nous agglutinons vite vers l'écran sur lequel un écran encore plus petit montre la salle d'audience. L'image se fige, les crépitements tournent en écho, le son sursaute. On trépigne. La foule est impatiente. On apporte d'autres hauts-parleurs. L'ombre diminue et on cherche un coin loin du soleil qui frappe déjà si fort. On se demande entre nous si l'on devrait rentrer chez nous et regarder l'audience sur internet. On appelle le taxi mais le son revient et être ici avec tous ces gens... On annule. Non. On veut rester. On ne veut plus partir. Même si on entend mal. Même si le soleil nous éblouit. De toute façon le procureur lit l'inculpation, "hecho numero uno", on sait de quoi il parle et on devine les mots.

Je m'assois à côté d'une femme qui, agenouillée, tresse ce qui me semble deviendra un chapeau. Je suis fascinée par l'agilité de ses mains, sa concentration. Sa peau est brunie par le soleil. Elle étale les longues tiges de paille blanche sur le sol, les asperge d'eau. Puis ses mains reprennent la cadence. J'hésite puis lui tapote l'épaule et lui demande si je peux prendre une photo de ses mains si agiles. Elle se tourne vers une autre femme au sourire éclatant qui porte son enfant dans un bout de tissu coloré, elle ne parle pas espagnol, j'aimerais parler sa langue.

En tentant d'écouter l'énumération des massacres par le procureur, je me fais de nouveau cette réflexion: n'ayant pas vécu cette histoire, comment justifier mon implication dans cette lutte, si limitée qu'elle soit? Ou peut-être cette distance me permet-elle une certaine objectivité (si tant est qu'objectivité il puisse y avoir) avec pour arme l'argumentaire juridique, chirurgical, jurisprudentiel. Je suis touchée par ces récits mais ce ne sont pas les miens. Je comprends théoriquement leur souffrance, l'importance de combattre l'impunité et de juger les auteurs matériels ou intellectuels de ces crimes. Ma sensibilité est touchée par toutes ces histoires et je veux leur dire qu'importe ce que j'ai ou non vécu, je partage vos valeurs, vos idéaux, votre désir de justice. Oui je suis d'ailleurs, mais cela me disqualifie-t-il? Je pense à ce vieil homme qui a perdu sa fille, disparition forcée aux mains de la Police Nationale de mèche avec l'Intelligence militaire, et dont le corps n'a jamais été retrouvé. Lors d'une veillée funéraire où je me suis rendue au début de la semaine, il s'est tourné vers moi avec ses grandes lunettes qui lui mangeaient le visage. Sachant qu'il me connaissait mais plus trop d'où ni comment, il m'a demandé qui avait disparu dans ma famille. Et j'ai senti sa déception quand je lui ai dit personne. J'étais presque sur le point de m'excuser.

Le soleil commence à me chauffer les joues. À côté de moi, un policier tente de lire l'inscription sur mon écusson et je le cache. Il a un devant lui une feuille sur laquelle il semble inscrire des noms. Paranoïa? Je me lève pour discuter avec un anthropologue dont j'ai vu la photo dans un livre sur un assassinat politique que je suis en train de lire. Il n'a pas changé. Je lui pose des questions sur son travail. Je suis admirative. Il me demande mon pronostic. Nous attendons tous avec impatience que le procureur finisse la lecture de l'acte de l'inculpation pour savoir si Ríos Montt va faire une déclaration. On en est à la lecture des preuves: 84 témoignages, des expertises...On a faim et chaud. Il est déjà midi et la lecture a commencé depuis plus de deux heures. Moi je pense que non. Qu'il ne va pas déclarer et lui aussi.

"Prefiero callarme". D'une voix qui révèle son âge. Il ne déclarera pas, on aurait bien aimé quand même, cela aurait été quelque chose. Mais l'audience est suspendue jusqu'à une heure. Alors mieux vaut aller manger.

C'est une ambiance toute autre qui nous attend dans la salle d'audience. On a décidé de tenter notre chance et on a réussi à entrer. La salle est située tout en haut de la tour des tribunaux. La ville s'étend à nos pieds. La salle est comble, les journalistes se pressent au premier plan: micros, caméras, trépieds. Tous les sièges sont pris. Familles de victimes, victimes et les proches de Ríos Montt. Je crois reconnaître son fils, même moustache, le regard sévère. Des avocats et d'autres représentants des ONG sont également là: l'ONU, PBI, AcoGuate, FAMDEGUA...

Et Ríos Montt, en chair et en os. Fidèle aux images que j'ai pu glaner de lui. Impressionnant. Je cache mon appareil photo de peur que l'on ne me le confisque puisque je ne fais pas partie de la presse mais je ne peux m'empêcher de voler quelques clichés. Quand même. C'est fou. Non?

J'apprends également que le statut de Rome vient d'être adopté en troisième lecture par le congrès guatémaltèque, sans réserve aucune. Quelle journée!!!

L'audience recommence et on s'assoit où l'on peut en essayant de trouver un endroit où notre dos serait soutenu. Il fait une chaleur incroyable mais les argumentations de chacun des avocats de l'accusation et de la défense captivent mon attention. Trente minutes chacun, puis droit de réponse. On sait ce que l'on aimerait dire et on passe de temps en temps des commentaires. C'est si facile là, assis par terre. Les avocats parlent d'intention, d’amnistie, de droit international. On est tendu.

Que pense la juge lorsque parfois son regard se perd dans le vague. Je l'admire, cette femme qui va prendre une décision si importante dans un contexte politique plutôt difficile.

Entre deux interventions, j'essaye de décrypter ce que le journaliste assis devant moi écrit sur son carnet. J'aimerais prendre son stylo, rayer quelques phrases et en ajouter d'autres. Je discute également avec mon voisin avec qui j'ai échangé pas mal de commentaires silencieux. On semble être sur la même longueur d'onde.

L'avocat de la défense se fait couper deux fois par la juge, "revenez aux faits qui sont supposément imputés à votre client et ne vous concentrez pas sur la période précédant sa présidence". Ouch! et re-Ouch. Il parle de génocide et de la Convention inter-américaine des droits de l'homme. J'ai presque envie de lever le doigt pour intervenir. Esbroufe, effets de manche. Est-il mis à jour par son client?

J'évalue chacune des interventions. Si vous aviez été là avec moi... Presque trois heures d'argumentation. On a mal aux fesses mais l'on reste scotché à tout ce qui se dit. On ne veut pas en perdre une miette. Et je suis presque surprise à l'annonce de la Juge: dans une heure et quart je rends mon verdict. Il est quatre heures. Moi, j'étais bien là, assise, à écouter tout ça.

Après quelques hésitations on décide de redescendre. Oui, on sait ,si l'on sort on ne pourra pas ré-entrer. Mais on aimerait être en bas avec la foule quand le verdict sera lu. En plus, il fait vraiment chaud. Alors on s'installe dans un Comedor et chacun y va de ses commentaires, de ses pronostics. On a hâte. On est anxieux. On regarde sa montre. Et c'est l'heure.

Il est presque 5 heures 15. Je pars en éclaireuse. Le soleil tape un peu moins fort et l'esplanade s'est beaucoup vidée. Je fais le tour de la place, et m'arrête devant ce graffiti commencé le matin même "Exigimos Justicia" au pied duquel trois femmes maya sont assises.

5 heures trente. Bon, c'est normal quinze minutes de retard. Six heures, la nuit est tombée. Un mince croissant de lune et une étoile tapissent l'obscurité. La fontaine en face de l'esplanade projette ses jets bleutés. Le vent se lève. Ma veste aux manches trois-quart n'est pas bien chaude. Je marche de long en large avant de m'asseoir sur les marches de la Cour suprême devant les grilles désormais scellées de la plus haute instance derrière lesquelles des policiers observent la scène. Plusieurs fausses alertes nous font nous rapprocher de l'écran. "Esperemos companeros". Des groupes de personnes s'en vont avec leurs habits colorés, la route est longue jusqu'à leurs aldéas et il est six heures trente. J'ai froid et je joue à une marelle imaginaire. On m'a prêté une veste qui semble être une robe. On espère que ce silence ne veut rien dire. On fait des blagues. On a mal aux pieds, au dos. Une ligne se forme et un dîner est servi.

Puis soudain, ça y est, après trois heures d'attente, la juge est revenue dans la salle d'audience et l'on retient son souffle. Un verdict d'une heure que l'on a écouté en écho, serrés les uns contre les autres, applaudissant de temps à autre. Un très bon verdict dont certaines bribes se sont perdues dans le son de ces avions qui volent si bas vers l'aéroport si proche. Un verdict clair rappelant l'importance pour le Guatemala de respecter ses engagements internationaux, que le génocide et les crimes de guerre (crimenes contra los deberes de humanidad) ne sont ni prescriptibles ni ne peuvent faire l'objet d'une amnistie, établissant que les plans de campagne ont conduit à l’implémentation d'une politique de sécurité nationale discriminatoire, décrivant la chaîne d'autorité de l'ordre militaire et se concentrant sur les preuves offertes par le Ministère public. "Existen 84 testigos que relatan los hechos atroces cometidos por el Ejercito, y consta que era usted quien, por su posicion dentro de la institucion, sabia de antenamo cuales eran los planes a desarollar". La jueza finalmente decidio ligarle a proceso. L'enquête est formellement ouverte, le Ministère public a deux mois pour déposer son acte d'accusation final. Il existe assez de preuve pour établir la potentielle participation de Ríos Montt dans la commission d'un génocide et de crimes de guerre (crimenes contra los deberes de humanidad) à l'encontre des communautés maya du triangle ixil entre mars 1982 et août 1983. La désormais maigre foule applaudit et commence à sauter "El que no brinque chafa". On s'embrasse. Certains pleurent. Une émotion folle. Un jour historique.

Il reste encore une dernière partie à l'audience: déterminer si Ríos Montt fera de la prison préventive ou pourra demeurer chez lui jusqu'au procès, sous garde surveillée. Mais on rentre. On est épuisé et le visage rougi par le soleil. Il est huit heures passé, douze heures que l'on est debout, on regardera la fin sur Internet, les 500 000 quetzales de caution et la résidence surveillée. On aurait sûrement aimé plus mais ce qui s'est passé aujourd'hui nous laisse sans voix, des images plein la tête et un souffle d'espoir.

La terre tremble, la deuxième secousse de la journée, alors que du haut de mon balcon je regarde la ville qui s'étend devant moi.

(Ce blogue a également été publié sur www.neutrinosguate.com)

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