
L’histoire se passe dans le département de la Guarija, au nord-est de la Colombie. Les personnages qui jouent le rôle de David sont les peuples autochtones Wayuu et afro-colombiens. En ce qui concerne Goliath, des industries minières, telles Cerrejon, donnent la répartie.
Du 16 au 20 août 2012, Avocats Sans Frontières Canada (ASFC) a été invitée à participer à l’expédition de défense de la rivière Rancheria située dans le département de la Guajira, au nord-est du pays. L’objectif de cette mission était avant tout de prévenir un possible changement de trajectoire de la rivière, projet que l’industrie minière Cerrejon souhaiterait mettre en place. L’objectif des participants à cette expédition était d’observer l’environnement, d’examiner les besoins de décontamination et s’il y a lieu, de rapporter les violations des droits humains que subiraient les peuples autochtones et afro-colombiens.
L’aventure fut riche. En tant que représentante d’ASFC, je me suis rendue à la Réserve de Provincial située à quelques kilomètres de la ville de Barrancas. Pour y arriver, ASFC m’avait réservé un vol pour Valledupar. Lors de celui-ci, nous avons survolé les mines de la compagnie minière Drumond, impressionnantes non seulement par leur grandeur mais également par le nombre de sites existants.
Cette impression d’immensité et de domination se confirme lors de l’arrivée à la réserve. Le chemin qui mène à l’école où tous les participants doivent se retrouver offre une vue spectaculaire sur le paysage de la Guarija, avec, en arrière plan, la mine exploitée par Cerrejon. Le contraste entre ces deux paysages est frappant voire choquant. L’accueil quant à lui, est exceptionnel. Visiblement, les Wayuu nous réservent un accueil chaleureux. Dans les minutes qui suivent, il propose spontanément son aide pour installer le campement, nous faire découvrir le site et ses facilités. Il nous offre également un spectacle lors duquel les enfants dansent sur les musiques traditionnelles. Une femme de la communauté Wayuu m’a expliqué comment elle tissait et m’a montré toutes ses créations. Un vrai régal de culture!
Pour mener à bien la mission et couvrir un maximum de territoire, nous sommes divisés en quatre groupes. Notre délégation est composée de représentants des organisations internationales ASFC et Witness for Peace. Sont également présents des représentants d’organisations nationales comme l’ « Asociación Colombiana de Abogados Defensores de Derechos Humanos » (ACADEHUM), ainsi que des membres de la communauté Wayuu et des étudiants d’universités colombiennes.
Ensemble, nous sommes allés à la rivière Tabacco, aux ‘’aguas blancas’’, à Chancleta, à Roche et à Tadilla. De visu, nous avons pu constater les dommages subis par la nature. Le niveau de la rivière est incroyablement bas, son eau est trouble et à certains endroits, on y voit à la surface des taches de gazoline. Lorsqu’on prend la peine de plonger les mains dans le lit de la rivière et d’en remonter du sable, c’est une grande partie de charbon que l’on y trouve. Les plantes aussi souffrent. Les feuilles des arbres sont souvent jaunâtres et une fine pellicule de charbon s’est apposée sur elles. Quant aux animaux, on constate que plus on se rapproche de la mine et moins ils sont présents. Ce n’est pas surprenant, il y a de nombreux grillages et fils barbelés qui les empêchent de se déplacer librement. Et puis surtout, il y ce bruit constant. Là où tout un chacun s’attend à écouter le calme paisible de la nature, il se retrouve assourdi par les explosions de dynamite utilisée par Cerrejon pour briser la roche. Ensuite, il y a le bruit des camions et du train qui passent.
Ce train n’est d’aucune utilité publique. David n’en tire aucun profit. Il sert uniquement à transporter le charbon de la mine au port. D’après les Wayuu, un contrat stipulant qu’après 20 ans la voie ferrée appartiendrait à l’État aurait été conclu. Aujourd’hui, bien que le délai soit écoulé, ce moyen de transport est toujours exclusivement la propriété de Goliath.
À Tadilla, nous sommes restés environ une heure à la ‘’tienda’’ de celle que les villageois appellent ‘’la Negra’’. Son petit restaurant se trouve le long de la route que les camions empruntent pour aller et sortir de la mine. Un jour de dimanche, nous avons pu voir au minimum une vingtaine de camions passer. Derrière eux s’élève une montagne. Pas une de ces montagnes que nous connaissons tous, créée au fil des siècles par dame nature. Non. Celle-ci est purement artificielle, créée entièrement par Goliath. Nous avons également vu un camion déverser des quantités d’eau incroyables sur la route afin d’éviter les poussières. La provenance de cette eau, impossible de la connaître. Mais on s’interroge, surtout lorsque l’on sait à quel point cette denrée est devenue rare et précieuse pour David. Goliath lui, n’en manque pas. Il vit à Albania, une ville approvisionnée en eau potable grâce aux nombreux puits qu’il a construits et dont David ne peut plus profiter.
Au-delà des dommages subis par la nature, ce sont les témoignages des habitants de la région qui nous alertent. Nous avons rencontré Thomas. Il vit à Roche depuis sa plus tendre enfance et aujourd’hui, il fait partie des huit familles qui sont entrées en résistance et refusent de quitter leur village. Pour partir, quitter sa maison, ses souvenirs, perdre son indépendance financière et sa capacité à vivre en complète autonomie, Cerrejon lui offre la somme de 12 000 000 de pesos. Pour donner une idée de comparaison, le loyer mensuel d’un appartement modeste à trois chambres à Bogota coûte 1 760 000 pesos. Thomas n’a pas besoin de cet argent, là où il vit, il vit en complète autonomie. L’argent pour lui, ça n’a pas de valeur. Thomas subit de nombreuses pressions et c’est avec une nostalgie profonde qu’il nous décrit sa vie d’avant, celle d’avant Goliath. Aujourd’hui, il n’a plus accès à l’eau potable et comme les autres, il dépend du passage du camion de la mine qui lui apportera ce bien si précieux.
‘’La Negra’’ aussi nous raconte son histoire. Elle vivait à Roche. Dans les minutes qui ont suivi la vente de sa maison, Goliath est arrivé avec le bulldozer et à tout détruit. Son père et sa grand-mère, eux, sont enterrés là. Aujourd’hui, Goliath la somme de retirer les corps pour les mettre ailleurs. Elle s’y refuse. C’était la volonté de ses proches de reposer là et elle ne manquera pas à sa parole.
Selon les informations que nous avons reçues de la part des communautés Wayuu et Afro-colombiennes, les activités de Goliath n’ont pas seulement affecté la nature, elles ont aussi détruit les liens sociaux qui existaient au sein des communautés de David. Ils affirment que les traditions se perdent, le respect et la connaissance de la nature, des plantes médicinales, des passages empruntés par les animaux aussi.
Lors de notre visite, Goliath a déclaré dans un journal local que notre passage ne servait à rien, qu’il n’y avait aucune intention de leur part de dévier la rivière. Pourtant, il a lancé un processus de consultations, ce que requiert le droit national et international chaque fois qu’un projet est amené à affecter d’une façon ou d’une autre les communautés afro-colombiennes et autochtones. Selon certains membres de la communauté Wayuu, 109 communautés auraient accepté la déviation de la rivière. Mais de nombreuses personnes contestent cette vérité. D’après les témoignages que nous avons pu entendre, Goliath ne respecte pas les conditions requises afin d’obtenir un consentement préalable, libre et éclairé des habitants. Selon les Wayuu, ces communautés signataires n’auraient pas été informées des véritables conséquences du projet, auraient été achetées ou pire, menacées. Par le biais de pièces de théâtre mises en scène par Cerrejon et jouées dans les réserves, on leur explique qu’ils auront accès à une vie plus digne, plus décente, plus riche. Pourtant, les faits prouvent autrement. Sur tous les emplois créés par la mine, très peu sont réservés pour les membres des communautés afro-colombiennes et autochtones. Ce sont des personnes provenant de l’intérieur du pays qui obtiennent ces postes.
Pour préserver le mode de vie et les connaissances de David, un changement radical s’impose. David doit lutter certes, mais il ne peut être seul dans ce combat. C’est là le rôle des organisations internationales telles qu’Avocats Sans Frontières Canada et la raison d’être du projet lancé par ASFC en 2009. Nous devons les soutenir en augmentant l’accès à la justice pour les communautés autochtones et afro-colombiennes, en les appuyant dans les procédures nationales qui s’offrent à elles, ainsi que devant des instances internationales ou régionales, telles que la Commission interaméricaine des Droits de l’Homme afin éviter que de tels désastres se perpétuent.
L’aventure fut riche. En tant que représentante d’ASFC, je me suis rendue à la Réserve de Provincial située à quelques kilomètres de la ville de Barrancas. Pour y arriver, ASFC m’avait réservé un vol pour Valledupar. Lors de celui-ci, nous avons survolé les mines de la compagnie minière Drumond, impressionnantes non seulement par leur grandeur mais également par le nombre de sites existants.
Cette impression d’immensité et de domination se confirme lors de l’arrivée à la réserve. Le chemin qui mène à l’école où tous les participants doivent se retrouver offre une vue spectaculaire sur le paysage de la Guarija, avec, en arrière plan, la mine exploitée par Cerrejon. Le contraste entre ces deux paysages est frappant voire choquant. L’accueil quant à lui, est exceptionnel. Visiblement, les Wayuu nous réservent un accueil chaleureux. Dans les minutes qui suivent, il propose spontanément son aide pour installer le campement, nous faire découvrir le site et ses facilités. Il nous offre également un spectacle lors duquel les enfants dansent sur les musiques traditionnelles. Une femme de la communauté Wayuu m’a expliqué comment elle tissait et m’a montré toutes ses créations. Un vrai régal de culture!
Pour mener à bien la mission et couvrir un maximum de territoire, nous sommes divisés en quatre groupes. Notre délégation est composée de représentants des organisations internationales ASFC et Witness for Peace. Sont également présents des représentants d’organisations nationales comme l’ « Asociación Colombiana de Abogados Defensores de Derechos Humanos » (ACADEHUM), ainsi que des membres de la communauté Wayuu et des étudiants d’universités colombiennes.
Ensemble, nous sommes allés à la rivière Tabacco, aux ‘’aguas blancas’’, à Chancleta, à Roche et à Tadilla. De visu, nous avons pu constater les dommages subis par la nature. Le niveau de la rivière est incroyablement bas, son eau est trouble et à certains endroits, on y voit à la surface des taches de gazoline. Lorsqu’on prend la peine de plonger les mains dans le lit de la rivière et d’en remonter du sable, c’est une grande partie de charbon que l’on y trouve. Les plantes aussi souffrent. Les feuilles des arbres sont souvent jaunâtres et une fine pellicule de charbon s’est apposée sur elles. Quant aux animaux, on constate que plus on se rapproche de la mine et moins ils sont présents. Ce n’est pas surprenant, il y a de nombreux grillages et fils barbelés qui les empêchent de se déplacer librement. Et puis surtout, il y ce bruit constant. Là où tout un chacun s’attend à écouter le calme paisible de la nature, il se retrouve assourdi par les explosions de dynamite utilisée par Cerrejon pour briser la roche. Ensuite, il y a le bruit des camions et du train qui passent.
Ce train n’est d’aucune utilité publique. David n’en tire aucun profit. Il sert uniquement à transporter le charbon de la mine au port. D’après les Wayuu, un contrat stipulant qu’après 20 ans la voie ferrée appartiendrait à l’État aurait été conclu. Aujourd’hui, bien que le délai soit écoulé, ce moyen de transport est toujours exclusivement la propriété de Goliath.
À Tadilla, nous sommes restés environ une heure à la ‘’tienda’’ de celle que les villageois appellent ‘’la Negra’’. Son petit restaurant se trouve le long de la route que les camions empruntent pour aller et sortir de la mine. Un jour de dimanche, nous avons pu voir au minimum une vingtaine de camions passer. Derrière eux s’élève une montagne. Pas une de ces montagnes que nous connaissons tous, créée au fil des siècles par dame nature. Non. Celle-ci est purement artificielle, créée entièrement par Goliath. Nous avons également vu un camion déverser des quantités d’eau incroyables sur la route afin d’éviter les poussières. La provenance de cette eau, impossible de la connaître. Mais on s’interroge, surtout lorsque l’on sait à quel point cette denrée est devenue rare et précieuse pour David. Goliath lui, n’en manque pas. Il vit à Albania, une ville approvisionnée en eau potable grâce aux nombreux puits qu’il a construits et dont David ne peut plus profiter.
Au-delà des dommages subis par la nature, ce sont les témoignages des habitants de la région qui nous alertent. Nous avons rencontré Thomas. Il vit à Roche depuis sa plus tendre enfance et aujourd’hui, il fait partie des huit familles qui sont entrées en résistance et refusent de quitter leur village. Pour partir, quitter sa maison, ses souvenirs, perdre son indépendance financière et sa capacité à vivre en complète autonomie, Cerrejon lui offre la somme de 12 000 000 de pesos. Pour donner une idée de comparaison, le loyer mensuel d’un appartement modeste à trois chambres à Bogota coûte 1 760 000 pesos. Thomas n’a pas besoin de cet argent, là où il vit, il vit en complète autonomie. L’argent pour lui, ça n’a pas de valeur. Thomas subit de nombreuses pressions et c’est avec une nostalgie profonde qu’il nous décrit sa vie d’avant, celle d’avant Goliath. Aujourd’hui, il n’a plus accès à l’eau potable et comme les autres, il dépend du passage du camion de la mine qui lui apportera ce bien si précieux.
‘’La Negra’’ aussi nous raconte son histoire. Elle vivait à Roche. Dans les minutes qui ont suivi la vente de sa maison, Goliath est arrivé avec le bulldozer et à tout détruit. Son père et sa grand-mère, eux, sont enterrés là. Aujourd’hui, Goliath la somme de retirer les corps pour les mettre ailleurs. Elle s’y refuse. C’était la volonté de ses proches de reposer là et elle ne manquera pas à sa parole.
Selon les informations que nous avons reçues de la part des communautés Wayuu et Afro-colombiennes, les activités de Goliath n’ont pas seulement affecté la nature, elles ont aussi détruit les liens sociaux qui existaient au sein des communautés de David. Ils affirment que les traditions se perdent, le respect et la connaissance de la nature, des plantes médicinales, des passages empruntés par les animaux aussi.
Lors de notre visite, Goliath a déclaré dans un journal local que notre passage ne servait à rien, qu’il n’y avait aucune intention de leur part de dévier la rivière. Pourtant, il a lancé un processus de consultations, ce que requiert le droit national et international chaque fois qu’un projet est amené à affecter d’une façon ou d’une autre les communautés afro-colombiennes et autochtones. Selon certains membres de la communauté Wayuu, 109 communautés auraient accepté la déviation de la rivière. Mais de nombreuses personnes contestent cette vérité. D’après les témoignages que nous avons pu entendre, Goliath ne respecte pas les conditions requises afin d’obtenir un consentement préalable, libre et éclairé des habitants. Selon les Wayuu, ces communautés signataires n’auraient pas été informées des véritables conséquences du projet, auraient été achetées ou pire, menacées. Par le biais de pièces de théâtre mises en scène par Cerrejon et jouées dans les réserves, on leur explique qu’ils auront accès à une vie plus digne, plus décente, plus riche. Pourtant, les faits prouvent autrement. Sur tous les emplois créés par la mine, très peu sont réservés pour les membres des communautés afro-colombiennes et autochtones. Ce sont des personnes provenant de l’intérieur du pays qui obtiennent ces postes.
Pour préserver le mode de vie et les connaissances de David, un changement radical s’impose. David doit lutter certes, mais il ne peut être seul dans ce combat. C’est là le rôle des organisations internationales telles qu’Avocats Sans Frontières Canada et la raison d’être du projet lancé par ASFC en 2009. Nous devons les soutenir en augmentant l’accès à la justice pour les communautés autochtones et afro-colombiennes, en les appuyant dans les procédures nationales qui s’offrent à elles, ainsi que devant des instances internationales ou régionales, telles que la Commission interaméricaine des Droits de l’Homme afin éviter que de tels désastres se perpétuent.