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Christopher  Campbell-Duruflé
Publié par Christopher Campbell-Duruflé
le 28 mars 2012

Mine à ciel ouvert à Marmato : sacrifier la poule aux œufs d’or ? (Partie 2)

Selon un représentant de l’Asociación de pequeños mineros de Marmato, des sociétés minières ont commencé à acheter des titres miniers sur le Cerro del Burro en 2004 en vue d’exploiter ses ressources aurifères à grande échelle, sans consultation particulière des habitants du village. La minière canadienne Gran Colombia Gold estime les réserves disponibles à 12,4 millions d’onces d’or et 64 millions d’onces d’argent, soit une vraie fortune si l’on compte que l’once d’or se vend à environ 1 650 USD !

À court terme, ces développements ont bouleversé le travail des mineurs qui ne possédaient pas les titres formels correspondant aux emplacements qu’ils exploitaient. Suite à leur acquisition par des grandes entreprises minières auprès de leurs propriétaires antérieurs ou du gouvernement, l’accès aux galeries leur fut interdit, même si l’exploitation industrielle n’a pas encore commencé. Ceci laissa ces individus et leurs familles sans revenus. On nous a également indiqué que neuf moulins à pierre ont été rachetés par des sociétés minières pour être détruits, un geste perçu comme étant d’une rare violence alors que les moulins sont composés d’équipement d’une grande valeur et sont au cœur du mode de vie du village. Devant l’absence de début des travaux par la Gran Colombia Gold, les mineurs ont repris leur travail au cours des dernières années et font maintenant face à des demandes en justice présentées par les propriétaires des titres miniers qui cherchent à les expulser. De mineurs artisanaux qu’ils étaient, certains les appellent maintenant mineurs illégaux parce qu’ils poursuivent malgré tout l’exploitation du minerai d’or du Cerro del Burro, une appellation qu’ils rejettent avec véhémence.

Ceci soulève une intéressante question juridique, puisque le Code minier colombien de 2001 prévoit la caducité des titres miniers en cas de non-exploitation des ressources du sous-sol pour des périodes continues de 6 mois ou 12 mois (art. 29 et 112). Il affirme de plus le caractère d’intérêt public et social de l’industrie minière (art. 13). La Constitution politique de 1991 prévoit quant à elle que l’exploitation du sous-sol doit être faite de manière à permettre l’amélioration de la qualité de vie des citoyens, la distribution équitable des bénéfices et la préservation d’un environnement sain (art. 334). Or, selon les personnes rencontrées, les titres acquis par les grandes entreprises n’ont pas été valorisés par leurs propriétaires pendant bien plus d’un an. Ce sont donc des avenues juridiques telles que celle-ci qui s’offrent aux mineurs artisanaux de Marmato pour défendre leur mode de vie, mais à n’en point douter leur position s’apparente à celle de David face à Goliath.

Déplacement du village et de ses habitants

Tel qu’annoncé dans un communiqué de presse du 9 janvier dernier, la Gran Colombia Gold projette l’ouverture d’une gigantesque mine à ciel ouvert à l’endroit précis où se trouve le village de Marmato, ce qui implique la destruction complète du village et la relocalisation de sa population. À ce titre, l’entreprise compte d’ailleurs faire appel à Social Capital Group, BSD Consulting, et Replan, des sociétés spécialisée en matière d’évaluation socio-économique, de compensation et de relocalisation de communautés à déplacer.

Un des mineurs rencontrés rapporte avoir trouvé invasives les activités de ces entreprises, qui distribuent des questionnaires aux élèves de l’école locale et font du porte à porte pour évaluer le mode de vie et les aspirations des habitants du village. Il rapporte également avoir été profondément insulté que la Gran Colombia Gold distribue, de concert avec la municipalité, 12 500 kit scolaires en février 2012 et des polos à l’effigie de la compagnie aux élèves de l’école locale, alors qu’il considère que les résidents de Marmato sont tout-à-fait capable de s’occuper de leurs enfants.


Une des places publiques de Marmato.

Une des places publiques du village de Marmato.

Troublante insécurité

On doit souligner les conditions de sécurité réduites auxquelles font face les membres de l’Asociación de pequeños mineros de Marmato et du Comité Civico Pro Defensa de Marmato, qui cherchent à s’opposer par les voies politique et juridique à la fermeture du village. Du peu que j’aie pu le constater, il règne à Marmato un grave climat d’insécurité attentatoire aux droits des opposants au projet et des défenseurs de droits humains. Plusieurs des personnes rencontrées ont indiqué craindre pour leur vie et avoir reçu des menaces de mort. De plus, j’ai moi-même aperçu un groupe d’une dizaine de paramilitaires armés au cœur du village, ce qui n’a rien de rassurant et est perçu par les opposants au projet comme un geste d’intimidation. Enfin, on doit mentionner l’assassinat du curé de Marmato, le père José Restrepo, en septembre 2011 seulement quelques jours après qu’il ait pris publiquement position contre le projet minier. Il n’a pas été clairement établi que ce meurtre constitue des représailles pour son engagement politique contre le projet minier, mais les personnes rencontrées le perçoivent clairement comme tel. Bien que l’une d’entre elles ait affirmé préférer mourir pour défendre sa profession plutôt que de devenir l’esclave d’une entreprise, un tel dilemme est indigne des normes de conduites légales et éthiques que se sont engagés à suivre la Gran Colombia Gold et le gouvernement de la Colombie.

Réunir les conditions nécessaires pour faire face au dilemme

En somme, le cas de Marmato illustre l’extrême complexité des projets d’exploitation des richesses naturelles à grande échelle. D’une part, certains des habitants de Marmato sont favorables au projet proposé par la Gran Colombia Gold et certains de ceux qui possédaient des titres miniers ont consenti à lui vendre. De l’autre, les opposants au projet disposent de peu de ressources et sont victimes d’un climat d’insécurité extrêmement préoccupant, auquel tant l’État colombien que les acteurs privés impliqués doivent pallier. Enfin, l’exploitation aurifère pose de sérieux risques pour l’environnement, notamment à cause de tous les produits toxiques nécessaires pour séparer l’or de la roche récoltée. Les installations artisanales observées semblent à l’origine du rejet d’une certaine quantité d’eaux polluées, même si les mineurs rencontrés nous affirment que l’impact sur l’environnement est minime. À l’inverse, le projet d’exploitation industrielle proposé apporterait des dommages environnementaux et patrimoniaux d’une toute autre échelle, avec le risque de contamination que pose la construction d’immenses bassins de décantation.

Mais surtout, les habitants de Marmato sont devant le risque de disparition complète du Cerro del Burro et de leur village. Selon les personnes rencontrées, la Gran Colombia Gold prétend extraire tout l’or du Cerro del Burro en 20 ans. Cela constitue donc une certaine garantie d’emploi et des redevances versées à l’État colombien pendant deux décennies, même si la majorité des profits ira plutôt aux actionnaires de la compagnie. Au contraire, les mineurs artisanaux considèrent pouvoir continuer à vivre de l’exploitation minière de basse intensité pendant quelques 200 ans et font noter que, une fois le minerai d’or épuisé, le Cerro del Burro et le village de Marmato seront encore existants, alors qu’ils redoutent d’imaginer de quoi aurait l’air le paysage de la région en 2030 suite à la fermeture de la mine. Pour revenir à La Fontaine, plusieurs d’entre eux considères que leur poule aux œufs d’or risquerait alors fort bien d’être « semblable à celles dont les œufs ne […] rapport[ent] rien ».

Ce dilemme dépasse les frontières du village de Marmato, du département de Caldas ou de la Colombie. C’est celui auquel font face des milliers de communautés à travers le monde et il appartient à ces dernières uniquement de se positionner à cet égard. En tant qu’observateur étranger et en tant que citoyen du pays où sont enregistrées bon nombre des compagnies à l’origine de tels dilemmes, on ne peut qu’avoir un seul souhait : que le processus d’approbation de projets d’une telle ampleur se fasse dans le respect des droits des communautés locales à être informées, consultées et protégées de toute forme d’interférence ou de menace. En l’absence de telles conditions, il sera impossible de conclure qu’une population donnée à véritablement consenti à s’ôter elle-même « le plus beau de son bien » et la légitimité d’une telle entreprise sera sévèrement mise à mal.

 

Statue en l'honneur des mineurs artisanaux.

Statue en l'honneur des mineurs artisanaux.

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