• Accueil
  • |
  • Blogue
  • |
  • Procès Rios Montt : pour mieux comprendre ce qui se passe ici

Le blogue d'avocats sans frontière Canada

« Retour à la liste
Philippe Tremblay
Publié par Philippe Tremblay
le 25 mars 2013

Procès Rios Montt : pour mieux comprendre ce qui se passe ici

Alors que mon séjour ici tire à sa fin, je prends la liberté de partager avec vous, cher lecteur et chère lectrice, quelques commentaires d’ordre général qui pourront peut-être vous aider à vous imprégner de l’ambiance qui règne ici, et à mettre en contexte ce procès dont le caractère historique n’échappe à aucun des acteurs et spectateurs qui participent aux audiences.


Tout d’abord, il importe de comprendre le niveau de polarisation sociale sur cette question. Sans qu’on puisse dire avec une précision scientifique quelle proportion de la population estime qu’il est sain et légitime que ce procès se tienne, et quelle proportion juge les accusations manifestement infondées, toutes les personnes rencontrées ici reconnaissent le caractère controversé du procès. On ne peut reprocher au citoyen ordinaire – et a fortiori s’il a vécu les épisodes de violence qui sont évoqués au tribunal ces jours-ci – de poser sur ce procès un regard dénué des subtilités juridiques qui s’imposent aux parties et à leurs avocats. Ce procès s’inscrit forcément dans un contexte politique particulier, qui teinte l’appréciation que fait tout observateur de cette démarche de justice.


D’une part, la nature même des accusations frappe l’imaginaire, et ceux et celles qui ignorent en quoi consiste le crime de génocide à la lumière du droit international pourraient être tenté(e)s de conclure que cette accusion est infondée car sans commune mesure à leurs yeux avec l'holocauste, pour ne prendre que cet exemple. Par ailleurs, l’identité des accusés influe également sur la perception des observateurs. D’entrée de jeu, il faut préciser que le coaccusé Rodriguez Sanchez, dont le rôle névralgique au sein de l’appareil gouvernemental à l’époque des faits justifierait qu’on s’y intéresse, n’est pourtant à peu près jamais évoqué dans les discussions. C’est du général Rios Montt dont on parle, et il se trouve que ce dernier, encore aujourd’hui, est considéré par plusieurs comme celui qui s’est dressé contre la menace communiste, comme un héros qu’on devrait féliciter au lieu de le soumettre à une procédure essentiellement vexatoire aux yeux de ses sympathisants. Faut-il rappeler que M. Rios Montt a été, plusieurs années après son passage à la tête de l’État, parlementaire et même candidat à la présidence? Du reste, à bien des égards, l’accusé principal incarne à lui seul la vision du monde et les aspirations d’une minorité, blanche (ladina) et aisée, qui conserve son ascendant sur la gouverne de l’État guatémaltèque. Une minorité qui estime que le pouvoir lui revient de droit, et qui traite en général avec condescendance la majorité autochtone qui vit dans des conditions de pauvreté extrême.


Au Guatemala comme dans tous les pays où se sont produits des conflits ponctués de violations massives des droits humains, le sempiternel débat entre les tenants du pardon – ou de l’oubli suivant d’où on se place, qui insistent sur l’importance de tourner la page et de regarder en avant pour sublimer le conflit, et ceux qui insistent sur le fait qu’une paix durable n’est possible que si justice est faite, se pose ici avec acuité. Ce choc des visions est incarné par les groupes de manifestants qui scandent des slogans et brandissent des pancartes à l’extérieur du tribunal.


Ce que je viens d’exposer se répercute également sur la couverture médiatique du procès. Au Guatemala comme dans plusieurs autres pays du continent, les médias sont concentrés entre les mains de quelques conglomérats contrôlés par l’élite économique. Sans aller jusqu’à dire qu’ils cherchent sciemment à occulter ce qui se passe ces jours-ci dans la salle de la Cour suprême, on ne peut que constater que les journaux à grand tirage et les principaux canaux de télévision accordent une place somme toute limitée au procès. Ce dernier a fait la une de tous les médias lors de l’ouverture, mais il a rapidement été relégué au rang de nouvelle d’importance intermédiaire. S’il m’apparaît normal, à l’heure du direct, que les médias étrangers aient progressivement quitté les lieux après l’ouverture – ils reviendront sans aucun doute pour le prononcé de la sentence – on peut se surprendre qu’un procès dont l’issue aura forcément un impact sur l’avenir politique du Guatemala ne fasse pas l’objet de débats plus soutenus dans la sphère publique.


Enfin, quelques mots sur ce qui peut apparaître à certains comme un manque de décorum dans la conduite du procès. Contrairement à la règle en vigueur au Canada et dans bien d’autres pays, les caméras de télévision et les appareils photos sont les bienvenus dans la salle d’audience… et prennent effectivement beaucoup de place, au sens propre comme au figuré. Les photographes et cameramen s’installent aux premières loges, souvent à quelques mètres à peine des parties et des témoins, et guettent leurs moindres expressions, à la recherche d’images puissantes qui plairont à leurs patrons. Il paraît par moments choquant de voir ces professionnels de l’information se hâter à immortaliser des pleurs et des expressions d’indignation. Si les avocats semblent pour la plupart à l’aise avec cette réalité, voire multiplient les mimiques dans l’espoir de les voir reproduites dans les médias, on peut se demander ce que les témoins, humbles et visiblement intimidés par la seule configuration des lieux, pensent de ce cirque… Par ailleurs, le rythme très soutenu des comparutions de témoins, à raison de plus de 10 par jour jusqu’à présent, laisse perplexe. En raison du nombre élevé de témoins présentés par les parties – plus de 130 pour la poursuite et la partie civile – et du fait que la plupart doivent être accompagnés d’un interprète, on devine le tribunal préoccupé à l’idée de voir le procès s’enliser et traîner en longueur. Il n’en demeure pas moins que le procès porte sur des crimes d’une nature très particulière, dont la démonstration est complexe. A cet égard, un trop grand empressement peut porter préjudice aux parties, sans compter qu’il est important de laisser aux victimes, qui pour la première fois peuvent raconter ce qu’elles ont vécu, le temps de la faire. Il s’agit là d’une question de respect.


 

Laisser un commentaire
Commentaires (0)

Laissez votre commentaires

Mot-clés
Les derniers commentaires
Auteurs
Archives
825, rue Saint-Joseph Est, bureau 230
Québec (Québec) G1K 3C8
Canada
Téléphone : +1.418.907.2607
Courriel : info@asfcanada.ca
© Copyright - Avocats sans frontières Canada
Design Web par Egzakt