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ASFC effectue une mission exploratoire au Chocó

Du 9 au 11 août dernier, en compagnie d’une avocate du Colectivo de Abogados José Alvéar Restrepo (CAJAR), deux délégués d’ d’Avocats sans frontières Canada (ASFC) se sont rendus à Quibdó, le chef-lieu du du Chocó, le département le plus pauvre et parmi les plus difficiles d’accès du pays .  Atteindre Quibdo n’est en fait pas trop compliqué… pour qui a les moyens de s’y rendre en avion.    L’arrivée depuis Medellin est impressionnante : on quitte la cordillère occidentale des Andes et survole un immense tapis vert : la forêt équatoriale qui s’étend depuis là jusqu’à l’Océan Pacifique. Quibdo a l’allure d’une petite bourgade de province endormie. On se croirait par moments dans un roman de Gabriel García Márquez.  La chaleur y est suffocante, les infrastructures vétustes, des pêcheurs se promènent en pirogues sur l’Atrato, un des grands fleuves qui traversent le territoire colombien.  Quelque 85% de la population du Chocó est composée de Noirs, de descendants d’esclaves qui de tout temps ont souffert de la discrimination. 

Inhospitalier pour qui n’a pas l’âme du défricheur et de l’aventurier, le Chocó a longtemps été une terre de passage, un corridor par lequel on transitait. Depuis déjà plusieurs années, la guerrilla s’y meut librement et y trafiquent des armes et de la drogue depuis et vers le Panama.  Au départ, on dit qu’il n’a avait pas de combats dans le Chocò, l’armée régulière n’y ayant pas de troupes stationnées. Les choses ont bien changé. Pendant les années 90, les paramilitaires sont entrée en force, déterminés à chasser la guerrilla du Chocó.  L’affrontement sans merci qui perdure jusqu’à aujourd’hui se déroule en-dehors du cadre du droit humanitaire, les parties ne n’hésitant pas à s’attaquer aux civils. Un des plus (tristement) célèbres massacres ayant ponctué le conflit colombien ces dernières années est sans doute celui de Bojayá, au cours duquel 119 civils ont péri lorsque qu’un obus a détruit le toit d’une église où ces derniers s’étaient réfugiés pour échapper aux combats entre la guerrilla et les paramilitaires.

C’est que les enjeux sont de taille. Les richesses naturelles de la région suscitent la  convoitise des acteurs armés et de leurs parrains.  Des entreprises minières, pétrolières, ou de production d’agrocombustibles se sont implantées au Chocó, au mépris des droits des populations qui vivaient dans ces zones et qui furent « convaincues » de céder leurs titres.  Les acteurs armés rançonnent ces compagnies ou touchent des primes en échange de la prestation de « services de sécurité ».

Les premières impressions de Quibdó, sympathiques, cèdent donc vite la place à un constat alarmant.  La ville a vu ces dernières années des communautés entières, dépossédées et terrifiées, venir grossir les rangs des déplacés.  L’omertá règne en ville. Quiconque s’aviserait de déposer une plainte à la Fiscalìa  pour la violation des droits les plus élémentaires risquerait de voir sa tête mise à prix le jour même… C’est donc dire qu’on ne vit pas à Quibdó à moins de se taire, ou d’être de mèche avec l’une ou l’autres des bandes criminelles qui contrôlent la ville.

Malgré cette chape de plomb, de (très) courageux citoyens refusent le fatalisme et dénoncent des situations qu’ils jugent intolérables. La Commission Justice et Paix du Diocèse de Quibdó est le fer de lance de cette communauté de défenseurs des droits humains, qui compte des organisations de base, dont la plupart ont peu de moyens, qui oeuvrent en faveur des droits des paysans, des afrocolombiens, des autochtones et des déplacés.  Les discussions ont permis de faire un certain nombre de constats dont un particulièrement inquiétant : le contexte local, dominé par l’omniprésence des groupes armés illégaux, et la difficulté pour les autorités judiciaires d’accéder à la plus grande partie du territoire pour y enquêter, rendent illusoire le dépôt et le traitement de plaintes de nature pénale pour des actes commis par les belligérants ou avec l’acquiescement de ceux-ci.

Heureusement, les organisations de la société civile peuvent compter sur le soutien de certaines autorités comme le Defensor del Pueblo, un individu affable que les organisations de la société civile tiennent en haute estime.  Il fait de son mieux pour se rendre dans les coins les plus reculés du département, mais regrette le peu de moyens mis à sa disposition (l’absence de routes force les déplacements par bateau, ou alors par hélicoptère).  Bien entendu, comme tous les autres défenseurs des droits humains au Chocó – tout comme dans d’autres zones périphériques en Colombie – il exerce une autocensure et sait fort bien qu’il ne peut franchir certaines lignes rouges sans mettre sa vie et celle de ses proches en danger…

Ce soutien ne suffit cependant pas. Les défenseurs des droits humains doivent pouvoir s’appuyer sur des soutiens extérieurs, qui ne sont pas soumis au même genre de pression. Le besoin d’accompagnement physique, moral et juridique des organisations est criant. Le Chocó est loin des grands centres, et les avocats défenseurs des droits humains actifs dans le pays ont déjà beaucoup à faire dans les régions plus densément peuplées.  Les défenseurs ont besoin de relais dans les fora internationaux, de gens prêts à intervenir auprès des autorités concernées pour dénoncer certaines pratiques.   Malgré la récente visite, en 2008, du Rapporteur spécial de la Commission interaméricaine des droits humains sur les droits des habitants de descendance africaine (afrodescendientes)  et l’examen de la Colombie par le Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination raciale ce mois-ci à Genève, le sort des populations noires du Chocó reste largement inconnu.
 

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