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"Ce que nous voulons? La justice." - Suite du procès pour génocide au Guatemala


Sarah Bourgeois-Lessard est conseillère juridique volontaire déployée au Guatemala dans le cadre du projet Protection des droits des enfants, femmes et autres collectivités vulnérables (PRODEF) mis en œuvre par Avocats sans frontières Canada (ASFC) et le Bureau international des droits des enfants (IBCR). Elle agit depuis le 22 mai dernier au sein de l’organisation partenaire Centro para la acción legal en derechos humanos (CALDH).


Au loin, on entend les sirènes des deux voitures de police qui escortent une camionnette dans laquelle prennent place les témoins des procès. Pour les protéger, le véhicule ne doit en aucun cas s’arrêter durant le trajet effectué depuis la région de Nebaj afin d’éviter qu’il ne soit attaqué.

Pendant ce temps, au sommet de la tour du tribunal située au centre de la capitale, plusieurs dizaines de personnes attendent impatiemment la reprise de l’audience. Parmi elles, des victimes et leurs familles, des membres de groupe de défense de droits humains au Guatemala, plusieurs représentants de la communauté internationale et de nombreux délégués de la presse.

 

Une partie du public présent aux audiences.

 

Ce récit se répète ainsi tous les jours d’audiences depuis la reprise des procès de l’ex-chef d’État et général de l’armée, José Efraín Ríos Montt et de l’ancien directeur du renseignement militaire et général, José Mauricio Rodriguez Sanchez, tous deux accusés de génocide et de crimes de guerre. Les deuxième et troisième mois d’audiences ont, quant à eux, été consacrés à la présentation des témoignages de survivants.


Les témoignages des survivants : l’expression d'une douleur encore vive pour le peuple maya ixil 


Une après l’autre, accompagnées d’interprètes de la langue maya ixil, les victimes livrent courageusement leurs souvenirs. L’armée a débarqué dans leur village au début des années 1980, tuant à l’aide de couteaux, machettes et balles de fusil, sans distinction d’âge ou de sexe, sans explication. Les soldats ont également  mis le feu aux maisons, ont coupé les récoltes et ont volés ou tués les animaux.

Après les massacres, certains villageois ont été forcés de creuser, puis d’enterrer leurs proches et leurs voisins, de même qu’à faire partie des patrouilles d’autodéfense civiles instaurées par l’armée contre les guérilleros. Certaines femmes ont également été violées, puis stigmatisées et rejetées.

« Après les viols, ils les traitaient comme si c’étaient ce qu’elles avaient voulu, comme si elles étaient des femmes de soldats. » - Doña Maya

 

L’accusé Rodriguez Sanchez écoute attentivement une des victimes témoigner avec l’aide de son interprète.

 

D’autres survivants ont, quant à eux, fui dans la montagne, pourchassés par les forces de l’ordre. Certains y sont demeurés jusqu’à 16 ans pour se cacher, se retrouvant sans ressources pour contrer le froid, la faim et la maladie. De nombreuses personnes âgées, femmes enceintes et enfants, en sont morts.

À la suite des massacres, l’armée s’assurait de couper les récoltes des villages afin que les survivants ne puissent pas s’approvisionner. Également, des bombes étaient larguées aux dessus de la montagne par des hélicoptères. Les personnes qui redescendaient au village étaient tuées. Durant cette période, les rites mayas n’ont pas pu être pratiqués.

Dans leurs témoignages, tous invoquent la même incompréhension quant aux motifs justifiant les massacres et tout ce qui s’en est ensuivi pour la population maya ixil.

« Nous ne sommes pas des guérilleros, nous sommes des travailleurs, nous ne connaissions même pas ce qu’était une arme à feu, nous sommes des populations civiles. Quelle culpabilité avions-nous, quelle culpabilité avaient les enfants ? ». - Doña Juana

« Pour eux, les populations autochtones ne servent à rien, il voulait en finir avec notre peuple, c’est pour cette raison qu’ils ont coupé les récoltes, pour que nous ne puissions pas manger. » - Don Gaspar

 

Une partie du public présent aux audiences

 

Le fait que le tribunal intervienne peu permet aux victimes d’exprimer dans le détail ce qu’elles ont vécu sans interruption ou presque de leur récit. Un des témoins a même montré aux juges ses cicatrices, conséquences de la torture au couteau qu’il a subie et à laquelle il a réussi à échapper.

Dans l’expression de leur douleur, une demande commune est formulée aux juges, celle d’obtenir justice.

« Je demande que justice soit faite ; j’ai perdu toute ma famille, mes parents, mes frères et sœurs, ma femme, mon fils de 10 mois, ma maison, mes animaux et ma terre parce qu’on l’a donnée à d’autres personnes. Je me sens seul, je me sens triste, mon cœur me fait mal. » - Don Domingo


Des projections pour la suite


À l’heure actuelle, environ 75% des témoins survivants ont livré leurs témoignages. Ensuite, ce seront les experts des sciences sociales, puis ceux qui ont réalisé les exhumations des corps qui présenteront les conclusions de leurs rapports. Pour conclure la preuve des poursuivants, divers documents seront présentés à la cour. Finalement, ce sera au tour de la défense d’exposer sa preuve constituée de témoins, de documents divers et de vidéos.

 

Une victime livre son témoignage à l’audience de Rodriguez Sanchez.

 

Grâce à une période d’audiences un peu plus intensive durant le temps des fêtes, les procès avancent à bon train. En 2018, l’horaire habituel reprendra, soit tous les vendredis. Ainsi, il est projeté que les audiences se termineront d’ici 6 à 8 mois, si aucun contretemps ne se présente en cours de route.

Espérons que les procès suivront leur cours normal, afin que toutes ces personnes qui souffrent encore aujourd’hui obtiennent enfin justice. 

« Lo que queremos es justicia. » - Tous les témoins entendus aux procès.