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Le fil d'Ariane... au Mali

L’auteure est une conseillère juridique volontaire d’Avocats sans frontières Canada déployée au Mali dans le cadre du projet Justice, prévention et réconciliation pour les femmes, mineurs et autres personnes affectées par la crise au Mali (JUPREC). Son mandat s’insère dans les activités en justice transitionnelle. Pour plus de détails sur le projet JUPREC, voir l’article introductif. Ce projet est mis en œuvre par Avocats sans frontières Canada (ASFC) grâce à l'appui financier du gouvernement du Canada accordé par l'entremise d'Affaires mondiales Canada.

Le projet JUPREC est un projet visant l’accès à la justice pour les victimes du conflit armé qu’a vécu le Mali en 2012 et 2013, une crise qui se poursuit à plusieurs égards encore aujourd’hui, non seulement en raisons des attaques et escarmouches se produisant encore dans le centre et au nord du pays, mais également parce que les victimes de la crise peuvent encore difficilement avoir accès aux tribunaux et se retrouvent dans des conditions très précaires sur les plans social et économique. Nous le répétons lors de nos activités, dans nos plans de travail et dans nos rapports : ce projet a les victimes au cœur de ses actions, que cela soit sous l’angle de leur droit à la justice, des violences basées sur le genre, des réparations qui leur sont dues, etc.

 

Crédit photo: Marie-Laure Tapp

 

La plupart d’entre vous connaissez probablement le fil d’Ariane, cet outil salvateur de la mythologie grecque donné par Ariane à son amoureux Thésée pour qu’il puisse s’échapper du labyrinthe et ainsi vaincre le méchant Minotaure, monstre au corps humain et à la tête de taureau. Le site Wikipédia nous informe également qu’un fil d’Ariane, en plongée sous-marine ou souterraine, est « le filin que le plongeur tire derrière lui afin de pouvoir retrouver son point de départ, en milieu trouble ou confiné ».

La présente situation du Mali est trouble, autant sur le plan politique que sécuritaire. Notre fil d’Ariane, ou du moins le mien lorsque je fais face à des situations éprouvantes ou des constats décourageants, ce sont ces victimes. Et il est parfois fin ce fil, difficile à apercevoir parce que ces « victimes » peuvent devenir un concept presqu’abstrait parmi toutes les tâches à accomplir et les activités à organiser au quotidien. C’est d’autant plus le cas en justice transitionnelle car la nature du travail fait en sorte que les activités de ce volet du JUPREC ne leur viennent pas en aide « directement » mais plutôt par le biaisd’actions avec une vision à long terme. C’est cela la justice transitionnelle. Ce sont par exemple les victimes qui expriment ce qu’elles ont vécu dans le cadre d’audiences de la Commission vérité justice et réconciliation (CVJR ou « la Commission), dont le rapport, nous l’espérons tous, permettra de jeter la lumière sur les exactions commises durant des conflits récurrents. Ce sont des victimes pouvant se faire entendre également devant des tribunaux et pouvant voir leurs bourreaux punis. Ce sont des victimes obtenant des excuses ou des dédommagements financiers, par exemple, comme mesures de réparations. Ce sont des victimes (et leurs familles, et leurs communautés) vivant dans un véritable État de droit, avec moins de corruption et d’inégalités structurelles. Tout cela, c’est ce passage d’un état de crise et de conflit à un état de stabilité et de paix. C’est cela, la transition dans « justice transitionnelle ».

Tout cela est d’une extrême complexité, ce qui fait en sorte que les angles à aborder sont nombreux et se chevauchent et que le temps nécessaire à la mise en place des mécanismes de justice transitionnelle au Mali et à leur opérationnalisation sera important. Cela peut sembler parfois constituer un défi très imposant, un parcours labyrinthique dont il peut sembler presque impossible de s’extraire. De là découle l’importance d’un fil d’Ariane.

 

Crédit photo: Marie-Laure Tapp

 

J’ai eu la chance d’assister en juin à une rencontre de deux jours intitulée « Cadre de concertation entre la CVJR et les associations de victimes ». Plusieurs commissaires et chargés de mission de la CVJR et plusieurs représentants de la Coordination nationale des associations de victimes (CNAV) étaient présents, incluant la présidente de celle-ci. Outre les échanges entre ces deux groupes sur leurs organisations internes respectives et leurs mandats, d’autres échanges plus « directs » ont eu lieu, exprimant une certaine frustration de la part des associations de victimes de ne pas compter un de leurs représentants au sein de la CVJR et de ne pas être tenues au courant des activités de la Commission. Malgré ces petites tensions (dont les sources ont justement été exprimées), j’ai eu l’impression que cette rencontre d’une durée de deux jours a constitué une véritable mise sur pied d’un canal de communication entre la CVJR et, indirectement pour l’instant, les personnes pour lesquelles les commissaires travailleront : les victimes des crises ayant affecté le Mali depuis les années 1960. Comme la CNAV est une organisation assez jeune (elle fut mise sur pied en janvier dernier) et que la CVJR n’a pas encore débuté ses actions sur le terrain et n’a pas encore de plan de communication officiel, je suis confiante que les opportunités d’échanges et de collaboration entre ces deux entités se feront de plus en plus nombreuses au fil du temps. Je me suis sentie bien privilégiée, en un sens, d’avoir pu assister à ces sessions d’échanges entre deux institutions qui forgeront sans aucun doute la suite du processus de recherche de vérité et de réconciliation au Mali.

Certains collègues et moi avons par ailleurs eu la chance de nous entretenir récemment avec Mme Aminai Maïga, présidente de la Coordination nationale des associations de victimes, lors de la mission au Mali de Pascal Paradis, directeur général d’Avocats sans frontières Canada. Autant cette rencontre impromptue que mes interactions précédentes avec elle m’ont permises de constater que Mme Maïga est une femme déterminée et profondémentmotivée à faire entendre la voix des victimes auprès des acteurs nationaux et internationaux pertinents, et ce malgré les innombrables défis qu’elle doit surmonter au quotidien à la tête d’une organisation ayant été mise sur pied récemment.

 

Crédit photo: Marie-Laure Tapp

 

Donc, malgré cette complexité des processus de justice transitionnelle et du contexte politique malien, malgré les défis logistiques, malgré les contraintes liées à la sécurité et les rappels constants qu’il faudra de nombreuses années pour que tout cela se concrétise, il faudra aux acteurs de la justice transitionnelle malienne qu’ils tiennent toujours bon. Il faudra qu’ils aient toujours en main un fil d’Ariane pour ne pas s’égarer dans ce contexte agité et pour garder en tête toutes ces personnes ayant tant souffert et toutes celles que nous ne voudrions pas voir souffrir dans le futur. Car la justice transitionnelle c’est aussi cela : contribuer à ce que la vérité émerge, que justice soit (concrètement) faite et que des réformes conséquentes soient implantées pour qu’un peuple puisse enfin croire en l’expression « plus jamais ».

 

Crédit photo: Marie-Laure Tapp