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Pauvreté, droits reproductifs et avortement : les difficultés auxquelles font face les jeunes femmes au Honduras (partie 1)

Par Liza Yelle conseillère juridique volontaire d’Avocats sans frontières Canada (ASFC) dans le cadre du projet « Justice, gouvernance et lutte contre l’impunité au Honduras ». Le projet est réalisé avec l’appui du gouvernement du Canada accordé par l’entremise d’Affaires mondiales Canada.

 

Vendredi le 5 octobre, je me rends à la rencontre des avocates de la Red de abogadas del Sur[1] dans la ville de Choluteca au sud du Honduras. Ces jeunes avocates travaillent avec dévouement et de manière bénévole sur des causes qui font avancer la défense des droits humains dans le pays. Ce matin-là, je me présente dans le but d’accompagner l’avocate Gissela Castillo à la cour, elle qui doit défendre une jeune femme lors de son audience initiale. Cette dernière fait face à des accusations pour crime d’avortement.

 

Le drame de Sara et des jeunes honduriens

À mon arrivée, Gissela est en train d’aider la jeune accusée à préparer son témoignage. Sara n’a que vingt ans. Elle affiche un sourire timide et de beaux grands yeux dans lesquels il est possible de percevoir le désespoir. C’est en écoutant attentivement le témoignage troublant de Sara ce matin-là que je réalise qu’il ne s’agit pas seulement d’une histoire isolée, mais plutôt d’un cas typique qui reflète plusieurs des grands problèmes qui affligent les jeunes Honduriens.

Dans les deux prochains articles, je propose d’explorer certains de ces problèmes auxquels les jeunes au Honduras doivent faire face quotidiennement, à travers le parcours et les difficultés avec lesquels Sara a dû composer dans sa jeunesse et au début de sa vie adulte, en commençant par celles économiques.

 

Pauvreté et migration

Sara souffre de nombreuses insécurités. Elle a notamment une terrible peur du rejet. Alors qu’elle n’avait que quatre ans et son jeune frère quatre mois, leur mère les a abandonnés pour aller vivre aux États-Unis. La psychologue qui accompagnait Sara m’a expliqué qu’il est courant d’observer de graves impacts psychologiques sur les enfants abandonnés par un parent. Chaque année au Honduras, des milliers de parents sont victimes de migrations forcées et se voient contraints de prendre la décision déchirante de laisser leurs enfants, car ils ne trouvent pas d’autres solutions pour subvenir à leurs besoins. Cette problématique est particulièrement d’actualité, au moment-même où une caravane de plus de 3000 migrants honduriens est en chemin vers les États-Unis.

Selon les données de 2017 de l’Institut national de statistiques[2], plus des deux tiers des habitants du Honduras – le Honduras en compte 9 millions – vivent au sein d’un ménage en situation de pauvreté. De ce nombre, le quart vivent dans une situation de pauvreté relative et près de 45 % dans l’extrême pauvreté (c’est-à-dire que leurs revenus sont inférieurs à la valeur du panier alimentaire de base). Pour donner une idée de l’importance du phénomène de la migration économique, en 2017, l’envoi de fonds en provenance de l’étranger a atteint les 4010 millions de dollars américains, soit 18,4 % du produit intérieur brut du pays. En deux ans au Honduras, je n’ai toujours pas rencontré un Hondurien qui ne compte pas au moins un membre de sa famille à l’étranger.

Sara m’a expliqué que sa mère les a toujours perçues, elle et son frère, comme un fardeau et ne s’est jamais vraiment préoccupée d’eux. Lorsqu’elle les a abandonnés, elle les a laissés au soin de sa propre mère, qui elle-même avait de la difficulté à rejoindre les deux bouts. Au fil des années, Sara et son frère ont même dû à une occasion présenter une dénonciation aux autorités contre leur mère, car celle-ci avait arrêté de leur envoyer de l’argent pour subvenir à leurs besoins.

 

Planification familiale des jeunes femmes

Au Honduras, il y a un très grand manque de politiques publiques en ce qui a trait à la promotion et la protection des droits reproductifs des femmes et de la planification familiale. Malgré le fait qu’un guide d’éducation sexuelle ait été élaboré pour les écoles, la mise en œuvre de ce guide reste difficile en raison de l’influence des groupes religieux dans le pays.[3]  Environ 45 % des grossesses chez les jeunes de 15 à 19 ans ne sont pas planifiées. De plus 42 % des jeunes femmes de cette même tranche d’âge affirment que leurs besoins en matière de contraception ne sont pas satisfaits. Par ailleurs, depuis 2009, l’utilisation de la pilule du lendemain est illégale[4].

Quelques semaines après la rencontre de son nouveau copain, Sara est tombée est enceinte. Malgré les difficultés de la vie et le fait qu’elle ne trouvait toujours pas d’emploi, elle désirait garder l’enfant ; elle était heureuse.

À la fin de l’été, la mère de Sara est venue au Honduras. Elle n’avait pas visité le pays depuis qu’elle était partie quinze ans plus tôt. Lorsqu’elle a appris que sa fille était enceinte, elle est devenue extrêmement colérique. Elle a poussé violemment sa fille et l’a menacée à plusieurs occasions que si elle ne se faisait pas avorter, elle tuerait elle-même le fœtus. La mère du copain de Sara, qui a été témoin de cette violence, est d’ailleurs allée porter plainte à la police.

La mère de Sara n’est restée qu’un mois au Honduras, une période suffisante pour faire des ravages dans la vie de ses enfants. Elle a réellement effrayé sa fille enceinte de quatre mois. Sara, qui ne souhaite que d’être acceptée par sa mère, a alors décidé d’utiliser les pilules abortives qu’on lui avait fournies.

 

Pour lire la deuxième partie de ce billet, cliquez ici.

 


[1] Réseau des avocates du sud. Le réseau est une nouvelle organisation partenaire d’Avocats sans frontières Canada dans le cadre du projet Justice, gouvernance et lutte contre l’impunité au Honduras.

[2] Instituto Nacional de Estadisticas

[3] Somos Muchas y ASF Canadá, Informe Alternativo de Seguimiento ante el Comité de Derechos Humanos por Observaciones Finales al Estado de Honduras, Septembre 2018.

[4] Somos Muchas y ASF Canadá, Informe Alternativo de Seguimiento ante el Comité de Derechos Humanos por Observaciones Finales al Estado de Honduras, Septembre 2018.