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ASF-Canada participe à une mission d'éclaircissement des faits en territoire kankuamo (département du César, nord de la Colombie)

Le 31 décembre 2008, un peu avant 23h00, le Patio Fresco est bondé. On dirait que toute la communauté d'Atánquez, la plus grande localité de la réserve (resguardo) de la nation kankuamo - l'un des quatre peuples autochtones habitant le massif de la Sierra Nevada de Santa Marta – s'est donnée rendez-vous à ce sympathique estaminet pour y danser quelques morceaux de vallenato, la musique de la région, que l'on entend sur toute la côte caraïbe de la Colombie.  Cette année, parce que les conditions de sécurité le permettaient davantage que les années antérieures, les gens du pays – qui avaient quitté la région pour s'établir à Valledupar, la capitale du département, à Barranquilla ou Bogota – sont rentrées en masse pour les festivités de fin d'année. Plusieurs d'entre eux se trouvent au Patio Fresco lorsque l'horreur s'est invitée à la fête.  Une grenade explose sur le plancher de danse, fauchant cinq (5) personnes et en blessant plus de 80 autres. Immédiatement, la panique s'installe. Les rumeurs les plus folles se mettent à circuler: la guerrilla s'est emparée du village, l'armée a fui plutôt que de protéger la population, etc.  On évacue les victimes sur Valledupar, situé à plus d'une heure de piste, en utilisant les moyens du bord. 

Le peuple kankuamo a l'habitude de vivre avec la peur au ventre. Pendant les seules années 2002 et 2003, pas moins de 122 Kankuamos ont été assassinés, la plupart par les forces paramilitaires qui leur reprochaient de présumés liens avec la guerrilla.  Ce processus d'élimination physique a été jugé suffisamment préoccupant pour que la Commission interaméricaine des droits de l'Homme intime au gouvernement colombien en septembre 2003 de prendre des mesures conservatoires (medidas cautelares) pour protéger l'intégrité du peuple kankuamo, une communauté que l'on estime à environ 15000 âmes.  En juillet 2004, la Cour interaméricaine des droits de l'Homme a, à son tour, signifié à la Colombie que des mesures provisoires (medidas provisionales) devaient être prises pour endiguer la vague de violence dont les Kankuamos faisaient les frais.

Pendant les mois précédant le terrible incident du 31 décembre 2008, la situation semblait s'être normalisée.  Le gouvernement colombien avait même suggéré aux instances interaméricaines (le 4 décembre 2008) de suspendre ces mesures, les Kankuamos se trouvant désormais hors de danger.  On sait qu'il n'en est rien. Le très puissant Bloc Nord (Bloque Norte) des AUC, qui régnait auparavant sans partage sur pratiquement l'ensemble de la région caraïbe et que l'on disait démobilisé suite aux accords de paix dits «de Santa Fé de Ralito» depuis 2005, a simplement changé de nom et sévit aujourd'hui sous l'appelation inquiétante des Aigles noirs (Águilas negras). Des tracts ont été distribués dans le resguardo, enjoignant aux Kankuamos de se tenir tranquilles...

Suite à l'incident, et devant le peu d'empressement des pouvoirs publics de faire la lumière sur les évènements, l'Organisación nacional indígena de Colombia (ONIC; équivalent de l'Assemblée des Premières Nations au Canada) a pris l'initiative, de concert avec d'autres organisations dont nos partenaires du Colectivo de Abogados José Alvear Restrepo (CAJAR), de dépêcher sur les lieux une mission d'éclaircissement des faits. Comme il avait été établi avant même l'incident de sécurité que ASF travaillerait avec les Kankuamos dans le cadre de son programme d'activités en Colombie, et comme les dates de la mission concordaient avec la première mission de ASF dans ce pays en 2009, ASF accepta de faire partie de la délégation non-gouvernementale qui se déplaça à Atanquez les 27, 28 février et 1er mars 2009.

Les participants se sont donnés donc rendez-vous le 27 février à la Casa indígena de Valledupar, une résidence qui fait office de bureau et de maison de passage pour les membres des diverses nations autochtones de la région (wiwas, arhuacos, wayuù, kankuamos).  Très vite, on nous offre de rencontrer certaines des victimes, qui se trouvent à l'IPS (Institución prestadora de servicios) kankuamo, sorte de CLSC à l'usage exclusif des ressortissants de cette nation.  On constate rapidement que le terrain est miné. En effet, le jour même, le quotidien régional reprenait en une la thèse de l'accident, que les autorités locales tentent d'imposer. Quelques jours plus tôt, sur un ton défensif, le maire de Valledupar avait affirmé aux délégués de ASF et du CAJAR qu'il ne s'agissait que d'une bévue commise par un amoureux qui n'acceptait pas que sa douce l'ait éconduit.  L'individu en question, qui venait de quitter l'armée, se trouvait vraisemblablement en possession de matériel de guerre et s'était rendu au bistrot avec une grenade dans ses poches, grenade qu'il aurait échappée...  Le 27 février 2009, alors que s'amorçait la mission d'éclaircissement des faits, le malheureux croupissait en prison... amputé d'un pied et de quelques doigts. On peut légitimement se demander  si quelqu'un aurait volontairement échappé une grenade à ses propres pieds, et si une grenade peut exploser sans que l'on en retire le goupillon au préalable...

Dès les premiers entretiens, je constate que les témoins, qui n'ont du reste pas vu quelqu'un lancer l'objet meurtrier, craignent de subir des représailles en raison de leur témoignage.  C'est que la communauté d'Atánquez n'est pas unie, loin s'en faut. Plusieurs personnes s'insurgent contre l'autorité traditionnelle –  et à leurs yeux rétrograde – de l'Organisación indígena kankuamo (OIK), affiliée à l'ONIC.  Les opposants, qui ont crée un groupe de pression du nom de «Atánquez libre», seraient appuyés en sous-main par les élites politiques du département, ainsi que par les forces de sécurité.

A notre arrivée à Atánquez, en fin de journée, le cabildo gobernador – sorte de chef du conseil de bande -  Jaime Arias nous dresse un portrait de la situation du peuple kankuamo à la lumière du droit international des droits de la personne.  Les enjeux sont nombreux, et le rapport de force défavorable aux Autochtones.  Suite à cette présentation, nous nous divisons par commissions thématiques.  En compagnie de ma collègue Johana du CAJAR, je me joins à la commission juridique, qui devra tenter de dégager des éléments censés faire avancer l'enquête amorcée par l'OIK. Une fois le plan de match arrêté pour le lendemain, nous nous rendons vers les lieux où nous passerons la nuit.

Atánquez est une jolie petite bourgade contruite en forme de colimaçon sur les flancs de la Sierra Nevada de Santa Marta (SNSM), le massif littoral le plus haut du monde, avec ses Picos Colón et Bolivar qui culminent à plus de 5750 mètres d'altitude.  Bien qu'Atánquez ne soit qu'à environ 50 km de Valledupar, une ville d'importance moyenne, on s'y sent coupé du reste du monde. Lorsque j'y étais, le ciel scintillait de milliers d'étoiles. Comme le village se trouve à quelque 700 mètres d'altitude, les nuits y sont moins étouffantes qu'en plaine.  De fait, je n'oublierai pas de sitôt ces heures passées à échanger avec mes collègues de mission, assis sur des chaises de fortune sous les étoiles, à partager une bouteille de chirinchi, un puissant alcool local fait d'herbes auxquelles on prête des vertus médicinales.
Le lendemain matin, la mission démarre officiellement... mais dans la confusion. Les gens de Atanquez libre ont fait leur travail de sape quelques jours auparavant et mis les habitants en garde contre ces «avocats qui ne sont intéressés qu'à traîner l'Etat en justice», leur intimant de ne pas nous parler.  Il nous prendra quelques heures pour bien faire comprendre aux victimes et leurs parents que nous n'avons aucunement l'intention d'intenter des actions en justice de notre propre initiative, et que notre travail ne vise qu'à soutenir le travail amorcé par la communauté, que nous ne divulguerons le contenu des entretiens que si nos interlocuteurs le souhaitent, etc.

Une vingtaine de témoins acceptent finalement de s'entretenir avec nous.  Aucun d'entre eux n'a vu quelqu'un lancer la grenade ou l'activer d'une quelconque manière.  Ils étaient tous occupés à célébrer l'arrivée de la nouvelle année.  Par contre, ils ont beaucoup à dire sur les défaillances des pouvoirs publics.  L'hôpital, situé à proximité du Patio Fresco, était vide au moment de l'explosion.  Pris de panique, les victimes et leurs parents se sont mis à saccager l'établissement dans l'espoir de mettre la main sur du matériel médical.  Comme il n'y avait pas d'ambulance, on a fait monter les blessés dans des voitures et on les a conduit vers Valledupar, à une heure de route... cabossée.  La police et l'armée n'étaient guère plus présentes... Dix-huit (18) policiers à peine se trouvaient à Atanquez le jour du drame, alors qu'on estime que quelque 9000 personnes s'y trouvaient réunies.  Bien que les autorités kankuamos leur aient demandé plus tôt en décembre d'être vigilants pendant la période des Fêtes, les forces de sécurité n'ont pas patrouillé à proximité du Patio Fresco  pendant toute la soirée, et ont mis longtemps à se déployer suite à l'explosion.

Cette histoire macabre se déroule alors que les autorités traditionnelles, réunies au sein de l'OIK sont engagées dans un processus de définition des mesures de protection susceptibles de donner à ses membres un sentiment de (relative) sécurité.  De leur côté, ASF et le CAJAR se sont mis à la disposition de l'OIK et de l'ONIC, si d'aventure ces organisations décidaient d'intenter des recours judiciaires contre l'Etat suite à l'incident du 31 décembre 2008.  Nos deux structures conseillent également les organisations autochtones dans la cadre du processus de suivi des mesures prononcées par les instances interaméricaines compétentes.

Les deux ateliers de formation qui seront offert aux Kankuamos dans le cadre de la mise en oeuvre du programme d'activités ASFC-CAJAR pour l'année 2009 auront lieu en avril et en juin 2009. Ce sera l'occasion de faire le point avec les dirigeants locaux sur la situation et, le cas échéant, de faire des représentations auprès des autorités locales pour éviter que le drame du 31 décembre reste impuni et ne tombe dans l'oubli.
 

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