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Corps déplacés, histoire effacée et culture déshonorée : la réalité des Maya Chortí d’Azacualpa


Par Myriam Pigeon

Conseillère juridique coopérante - Honduras


Conformément à leurs traditions autochtones, la communauté Maya Chortí se réunit depuis 200 ans au cimetière de la région d’Azacualpa afin d’honorer la mémoire de leurs proches. Aujourd’hui, ce lieu n’est désormais qu’un désert.

Comment en est-on arrivé là?

A) Contexte socio-politique

Depuis le coup d’État de 2009, la politique extractiviste et la réduction des espaces de participation citoyenne qui en découle a provoqué une escalade de la violence dans plusieurs régions du Honduras. 

Au cours de l’année 2020, l’un de nos partenaires locaux, le CESPAD (Centro de Estudios para la Democracia), a enregistré 15 assassinats, 120 attaques violentes et environ 30 poursuites pénales contre des défenseur.e.s des droits humains et du territoire.

Au centre de cette violence se trouvent les peuples autochtones. En effet, les projets d’exploitation et de développement coïncident souvent avec les territoires traditionnellement occupés par ces peuples. En raison notamment des quantités importantes de ressources naturelles et de la situation de vulnérabilité dans laquelle se trouve les habitants de ces territoires, les compagnies d’exploitation voient un grand intérêt à s’y installer.

B) Communauté d’Azacualpa

La communauté d’Azacualpa se situe dans le département de Copán, une région isolée près de la frontière avec le Guatemala. Les habitant.e.s s’identifient comme Maya Chortí, l’un des neuf peuples autochtones du Honduras. Ces derniers font partie de la même famille que les Maya du Yucatan, du Belize et du nord du Guatemala. Les Chortís qui vivent au Honduras sont les descendants directs des Mayas qui ont occupé la vallée de Copán dès le XIIe siècle av. J-C.

C) Conflit

Le conflit territorial à Azacualpa perdure depuis 1998, alors que MINOSA (Minerales de Occidente S.A), une filiale de Aura Minerals, une compagnie minière  – canadienne jusqu’en 2018, mais qui continue toujours à être négociée à la Bourse des valeurs canadiennes –  a commencé à exploiter le secteur à la recherche d’or. Des tensions avec la population locale ont rapidement émergées, notamment dû au délogement forcé de trois communautés, à la destruction de la biodiversité et à la contamination des sources d’eau avoisinantes.

Plus récemment, en 2013, la dispute s’est intensifiée lorsque MINOSA a déclaré son intention d’exhumer des corps du cimetière afin de poursuivre son exploitation extractive. Lors d’un cabildo abierto (forum ouvert) en 2015, la communauté a exprimé son opposition vis-à-vis le projet, en invoquant que le cimetière fait partie de leur patrimoine culturel. Malgré cette forte indignation, MINOSA a procédé à l’exhumation des corps.

L’un de nos partenaires, le BED (Bufete de Estudios para la Dignidad) s’est donc joint à d’autres organisations de la société civile afin de défendre les intérêts de la communauté. En 2018, l’équipe de l’avocat Víctor Fernandez a déposé un amparo, soit une procédure de contrôle de constitutionnalité, exigeant l’arrêt du processus d’exhumation. Après quelques mois, la Cour suprême a confirmé la décision de la Cour d’appel de San Pedro Sula qui donnait raison à la communauté en invoquant deux grandes raisons :

1. Le droit à la culture de la communauté

La Cour a reconnu qu’en exploitant le cimetière, la compagnie minière violait le droit à la culture de la communauté. Ce cimetière représente une partie importante et indivisible de l’histoire culturelle des Maya Chortí. Il s’agit d’un espace ouvert partagé et essentiel à l’interaction culturelle de la communauté. Effectivement, selon la cosmovision autochtone, les cimetières sont considérés comme une institution dynamique et symbolique, représentant le système de pensée, les croyances et la structure de la société.

2. Le droit à la dignité et à l’intégrité des proches 

La Cour a également conclu que la fermeture et l’exploitation du cimetière constitue une atteinte à l’intégrité des proches en les exposant à une situation de vigilance et d’angoisse permanente face à la possibilité que le corps de leurs proches soient exhumés à leur insu.

Cette victoire juridique a néanmoins été de courte durée. En octobre 2021, MINOSA a obtenu auprès du Tribunal de première instance de Santa Rosa de Copán l’autorisation d’exhumer en totalité le cimetière, puisqu’il existait un « risque géologique ». Cette décision a été hautement controversée, puisqu’elle s’opposait à la décision d’amparo qui avait été approuvée par la Cour Suprême, soit la plus haute instance du pays. Bien que cette décision fût finalement renversée en Cour d’appel, le mal était déjà fait… 

D) La mission d’ASFC à Azacualpa

C’est donc dans ce contexte qu’en février dernier, ASFC a accompagné le BED lors de leur visite de suivi à Azacualpa. Accompagnés de la Ministre des droits humains, Natalie Roque Sandoval, le Movimiento Amplio por la Dignidad y la Justicia et Witness for Peace, nous avons discuté avec les habitant.e.s pour prendre le pouls de la situation.

Après quelques discussions, nous nous sommes dirigés à pied vers le cimetière qui se trouve dans la montagne où a lieu l’exploitation minière.

Entourés d’un paysage ressemblant drôlement à Mars, sans aucun signe de vie, nous gravissions la montagne lorsque, soudainement, nous nous sommes arrêtés.

Ce fut seulement après quelques secondes de confusion que j’ai finalement compris que nous y étions.

Il n’y avait rien. Absolument rien. Ce qui fut pendant 200 ans un cimetière sacré n’était désormais qu’un champ de mine. Les seules traces qui nous révélaient son passé étaient les quelques résidus de tombes.

Installés autour du dernier arbre du site, nous avons écouté les témoignages des différents membres de la communauté. Nous avons rapidement été interrompu par des employés du MINOSA qui nous ont interrogés sur la tenue de cette rencontre; il s’agissait de l’une de leurs multiples tactiques pour gêner la communauté. Une fois partis, les habitant.e.s ont procédé en nous expliquant qu’ils étaient toujours incapables de localiser les corps de leurs proches. MINOSA a exhumé les corps et les ont placés dans un endroit qui est toujours inconnu à la communauté, et ce, sans même que l’État réagisse. En ce qui concerne leurs proches qui n’ont pas été enterrés dans des cercueils, leurs corps ont été déplacés par une pelle mécanique et se retrouvent désormais éparpillés sur le site d’exploitation. 

Trois mois après cette visite, j’éprouve toujours un profond malaise en repensant à la signification de ce lieu sacré pour la communauté. Pour les Mayas, les vivants et les morts font partie de la même communauté; la mort ne constitue que la continuité de la vie. Les cimetières sont des lieux qui permettent aux morts de demeurer vivants. L’exploitation minière dans cette région a complètement rompu le tissu de la communauté. Cette souffrance est grave, profonde, et irréparable.

 

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