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Le 8 mars 2017 brûlaient 56 jeunes filles au Guatemala (première partie)

 

Par Laura Bosse, conseillère juridique volontaire au sein du projet Protection des droits des enfants, femmes et autres collectivités vulnérables. Ce projet est mené par Avocats sans frontières Canada (ASFC) en consortium avec le Bureau international des droits des enfants (IBCR). Le projet est réalisé avec l’appui du gouvernement du Canada accordé par l’entremise d’Affaires mondiales Canada.

 

                                                     Cérémonie en l’honneur des 56 victimes de l’incendie

 

Le 8 mars 2017, pendant que des centaines de femmes défilaient dans les rues de la ville de Guatemala pour revendiquer leurs droits, à quelques kilomètres de là, 56 jeunes filles brûlaient vives dans un centre de protection de la jeunesse, provoquant la mort de 41 d'entre elles.

Plus d'un an après la tragédie, peu de chemin a été accompli. En effet, bien que plusieurs fonctionnaires et membres des forces de police aient été arrêtés et que des accusations aient été portées, les audiences préliminaires ont été maintes fois suspendues et reprogrammées et les familles des victimes n'ont jusqu'à présent reçu aucune réparation de la part de l´État guatémaltèque.

 

Le Centre Hogar Seguro Virgen de la Asunción

Le centre de protection pour mineurs Hogar Seguro Virgen de la Asunción, situé à San José Pinula (à une heure de la capitale), a été créé en 2010 afin d’accueillir, entre autres, les enfants et adolescents abandonnés par leur parent ou qui ont été victimes de maltraitance et de violence sexuelle. Les enfants et adolescents les plus vulnérables et nécessitant la protection de l’État étaient donc placés par décision judiciaire dans ce centre qui devait protéger leurs droits fondamentaux et leur offrir un foyer de substitution.

Le centre était divisé en cinq grands secteurs, dans lesquels les enfants et adolescents étaient séparés par sexe et par âge. Les adolescentes de 13 à 18 ans étaient regroupées dans un secteur du nom de Mi Hogar. Cependant, à l'intérieur de ce même secteur étaient mélangées des jeunes filles aux profils très différents. Ainsi, dans le même espace étaient regroupées des jeunes filles enceintes, des victimes de la traite de personne, de maltraitance, des jeunes filles souffrant de problèmes de dépendance et des adolescentes soupçonnées d'appartenir à des gangs de rue.

Les enfants et adolescents placés dans ce centre devaient normalement y séjourner temporairement, le temps qu'une solution durable puisse être trouvée (par exemple, qu’ils soient placés dans une famille d'accueil). Cependant, plusieurs des pensionnaires présents le jour de l'incendie y étaient institutionnalisés depuis plusieurs années.

Ceux qui ont séjourné dans ce centre en complète décrépitude racontent des conditions de vie extrêmement précaires, qui à bien des égards peuvent être qualifiées d'effroyables. L'intimité était inexistante au sein de ce centre surpeuplé à 200 % de sa capacité et dont les installations n'offraient aucun confort. Les enfants et adolescents dormaient sur des matelas en mousse éventrés posés à même des lits superposés en fer. Quant aux toilettes, presque inutilisables, sans cuvettes et sans portes, elles obligeaient ceux qui les utilisaient à se soulager à la vue de tous.

 

Une catastrophe annoncée

Au cours des dernières années, plusieurs médias ont révélé des cas de maltraitance et des abus sexuels entre les murs de ce centre. De plus, dans le mémoire présenté par l'Ombudsman des droits de la personne à la Commission interaméricaine des droits de l'homme (CIDH) afin de solliciter des mesures conservatoires pour les victimes de l'incendie, on peut lire qu'en avril 2013, une adolescente handicapée a été agressée sexuellement par un groupe de cinq adolescents et que malgré la plainte portée, elle a continué à être institutionnalisée dans ce même centre. Il est également mentionné qu'en août de cette même année, des dizaines d'adolescentes se sont échappées du centre et que seulement certaines d'entres elles ont pu être retrouvées. Finalement, il est allégué qu’en octobre 2013, une adolescente de 14 ans a été étranglée par deux de ses camarades.

Plusieurs organisations et institutions soupçonnent que ce centre de protection ait servi de plaque tournante de la traite de personne. En effet, des dizaines de disparitions suspicieuses d'enfants et d'adolescents ont été rapportées au cours des dernières années.

Ainsi, ce centre, qui ne comptait avec aucun protocole de sécurité en cas de catastrophe ou de révolte et dont le personnel de sécurité était insuffisant, était déjà connu comme un espace de maltraitance pour les enfants et adolescents qui y résidaient. Pourtant, malgré une procédure judiciaire présentée en 2016 demandant la fermeture de ce centre et les recommandations de plusieurs organes internationaux, dont le Comité des droits de l'enfant, de revoir l'institutionnalisation des mineurs au sein de ce centre, celui-ci est resté ouvert jusqu’à plusieurs semaines après la catastrophe.

 

Inscription au sol le 8 mars 2018, « Il nous manque 41 filles »

 

Que s'est-il passé au sein de l´Hogar Seguro le 7 et 8 mars 2017 ? 

Le 7 mars 2017, un groupe d'adolescent.es a organisé une révolte dans la cafétéria de l’établissement pour dénoncer les mauvaises conditions de vie dans cette institution, ainsi que les abus sexuels et la maltraitance dont ils et elles étaient victimes. En colère, ils sont sortis sur la voie publique alors que les gardiens du centre, intimidés, ont ouvert les portes de l'établissement.

Étant donné l’absence d’un protocole dans cette situation, la police a été appelée en renfort.  Arrivée sur les lieux, elle a répondu avec un excès de force et de violence. Les adolescent.es ont été pourchassé.es avant d´être regroupé.es et détenu.es pendant plus de neuf heures par les forces policières.

Tout cela a eu lieu au vu et au su de tous les responsables de l´institution appelés en urgence et présents sur les lieux ainsi que des représentant.es de plusieurs institutions étatiques de protection des droits de la jeunesse.

Pendant ces longues heures de détention, plusieurs adolescent.es ont été intimidé.es, menacé.es, menotté.es, battu.es et certain.es ont été aspergé.es de gaz au poivre. Plusieurs d’entre eux, mouillés après avoir couru dans les cours d’eau entourant l’établissement lors de leur fuite, n’ont pas pu se changer malgré la tombée de la nuit et la baisse de température. Les médias présents aux alentours du centre ont abondamment filmé la violence policière et les images sont saisissantes. On peut apercevoir, par exemple, tout un groupe d’adolescents allongés sur le sol les mains menottées dans le dos, entourés d'une quantité disproportionnée de forces de police. Ces images totalement surréalistes rappellent celles que les médias rapportent lors des raids policiers contre les narcotrafiquants et les membres des Maras (gangs de rue) les plus dangereux du pays.

Au cours de la nuit du 8 mars 2017, les responsables de l´Hogar Seguro et plusieurs représentants de diverses institutions gouvernementales ont décidé que les adolescent.es détenus seraient réintégrés dans le centre et ont pour cela choisi deux espaces dans lesquels ils seraient enfermés pour la nuit. C'est ainsi que les 56 adolescentes, dont une enceinte et une qui avait été transportée à l’hôpital cette même journée suite à une chute, ont été enfermées dans une salle de classe dont les dimensions ne dépassaient pas les 47 mètres carrés (ce qui selon les standards internationaux est l'espace pour un dortoir de 11 personnes). Sans eau courante, sans toilettes et sans sortie de secours (la salle ne comptait qu'une seule porte en métal), cet espace était donc totalement inadéquat pour accueillir une telle quantité de personnes. Avant de faire rentrer les adolescentes dans cette salle, les monitrices y ont disposé à même le sol quelques matelas en mousse. Sans couverture et sans drap, encore mouillées depuis leur sortie du centre, les adolescentes ont dû s'y entasser à plusieurs pour se protéger du froid.

Au petit matin, des déjeuners ont été servis et les jeunes filles ont alors demandé si elles pouvaient aller aux toilettes. Il s’était écoulé une vingtaine d’heures depuis la dernière fois qu’elles avaient pu les utiliser. Sous prétexte qu'il n'y n’avait pas d'eau dans ces dernières, la police et la monitrice qui surveillaient la salle dans laquelle elles étaient enfermées ont refusé. Plusieurs, ne pouvant plus se retenir, se sont alors vu obligées de faire leurs besoins dans les récipients en plastique qui contenaient la nourriture de leur petit-déjeuner et cela devant leurs camarades. Une survivante témoigne que l'odeur de la pièce était à ce moment insoutenable.

Dans ces conditions, désespérée, l'une des jeunes filles a mis le feu à l'un des matelas en signe de protestation, espérant ainsi qu'on les laisserait finalement sortir de cette prison. Le feu a pris à une vitesse inattendue et il n'a laissé aucune chance aux adolescentes, qui malgré les cris de désespération et les supplications pour que quelqu’un ouvre la porte, sont restées enfermées pendant neuf interminables minutes, le temps que la policière en charge de la clef, dont tous les témoignages rapportent qu’elle était proche de la porte, ouvre finalement cette dernière.

Selon l'expertise en incendie présentée, la température dans la pièce a atteint les 300 degrés pendant ces neuf minutes. Au total, 41 des jeunes filles ont péri dans l'incendie ou dans les heures qui ont suivies. Par miracle, 15 d´entre elles ont survécu. Certaines, grièvement blessées, devront cependant apprendre à vivre avec un corps mutilé qui leur rappellera pour le restant de leurs jours l'enfer qu'elles ont vécu au sein de l'Hogar Seguro.

 

Manifestante le 8 mars 2018, sur sa pancarte « en mémoire aux 41 victimes, nous ne tairons pas »