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L’éducation : le changement par les jeunes

 

Par Annabelle Gagnon-Bischoff, conseillère juridique volontaire en Côte d'Ivoire dans le cadre du projet Protection des droits des enfants, femmes et autres collectivités vulnérables (PRODEF). Ce projet, mené par Avocats sans frontières Canada en consortium avec le Bureau international des droits des enfants (IBCR), est soutenu par le gouvernement du Canada par l'entremise d'Affaires mondiales Canada.

 

Un aspect important sur lequel mon organisation partenaire en Côte d’Ivoire, l’Association des femmes juristes de Côte d’Ivoire (AFJCI), travaille quotidiennement est le changement de mentalités, notamment par toutes sortes d’activités de sensibilisation.

En Côte d’Ivoire, comme ailleurs, on peut dire que le cadre législatif minimal existe, bien que des modifications législatives soient toujours souhaitables. Les lois sont donc présentes, mais ne sont pas toujours respectées dans les faits. Par exemple, l’âge minimal pour se marier en Côte d’Ivoire, avec consentement parental, est de 18 ans pour les femmes et 20 ans pour les hommes[1]. Or, en 2010, 24,7% des Ivoiriennes entre 15 à 19 ans étaient mariées[2].

En Côte d’Ivoire, le mariage illégal de mineures représente un exemple flagrant de violation des droits des femmes et s’explique par des coutumes et pratiques traditionnelles encore bien ancrées. Par exemple, il y a le cas d’une jeune fille qui avait fait les manchettes en 2014, car son père l’avait mariée alors qu’elle n’était âgée que de 11 ans. Ce dernier a été condamné par les tribunaux ivoiriens à un an d’emprisonnement et à une amende, ce qui était une première au pays.[3]

 

Comment faire pour que les choses changent?

Pour répondre, entre autres, à ce type de préoccupations, avec mes superviseurs de l’AFJCI, nous avons décidé qu’une des priorités de mon mandat serait de participer à l’organisation d’activités dans les écoles primaires et secondaires. Le but de ces activités était de sensibiliser les jeunes à leurs droits et leurs devoirs pour en faire de meilleurs citoyens, mais aussi pour permettre une diffusion des droits humains à une plus grande échelle.

 

Apprendre en jouant

Au niveau des écoles primaires, nous avons créé un projet intitulé « Éveil aux droits et aux devoirs des enfants ». Ce projet consistait en des leçons de droit de 40 minutes (la durée d’une période de cours), à raison de deux fois par mois, destinées à des enfants âgés de 8 à 12 ans.

Dans le cadre de ce projet, nous avions sélectionné deux écoles à Bondoukou et une classe de CE2[4] dans chacune de ces écoles. Les leçons ont porté sur divers sujets tel que les droits des enfants, la place de l’enfant dans sa famille, l’égalité entre les sexes, la violence et le règlement pacifique des différends, les mariages précoces, etc.

À travers des explications interactives, des activités et jeux (mises en situation, sketchs, travail d’équipes et compétitions), mes collègues et moi-même devions vulgariser le droit, aborder de lourds sujets et trouver le moyen de faire des leçons qui soient autant instructives qu’amusantes. Étant donné ces contraintes, de même que les ressources matérielles limitées, l’élaboration de ces leçons n’était pas une mince tâche…!

 

Leçon sur la violence et le règlement pacifique des différends avec la classe de CE2 de l’École Sud 3 en avril 2018

 

Toutefois au final, je ne sais pas qui a retiré davantage de plaisir de ces activités entre les enfants, qui nous accueillaient à chacune de nos arrivées avec acclamation et bruits, et nous-mêmes, les juristes. Pour ma part, à tout le moins, je sortais de ces leçons toujours avec le sourire.

L’enthousiasme débordant des enfants et leur joie d’apprendre me faisait chaud au cœur. Lors de la remise des diplômes aux enfants à la fin du mois d’avril 2018, l’événement fut rempli de rires, réjouissances et remerciements (et même quelques larmes) de toutes parts : de la part des enseignants, des enfants et des autorités pour nous remercier du travail accompli et de notre part pour leur démontrer notre appréciation pour leur participation à tous, au-delà de nos attentes.

 

Remise des diplômes à la classe de CE2 à l’École Résidentiel 2 de Bondoukou, le 23 avril 2018. À ma droite, le Directeur de la Clinique juridique de Bondoukou, Monsieur N’GUESSAN Brou Médard

 

Répondre aux préoccupations des adolescents

Pour établir un dialogue avec les adolescents, nous avons créé ou redynamisé des Clubs de droits de l’homme dans quatre Lycées et Collèges de Bondoukou. Les Clubs de droits de l’homme sont destinés aux élèves et se veulent un lieu propice aux échanges et à l’apprentissage. C’est également l’opportunité de mieux connaître ses droits, que ce soit pour devenir un citoyen mieux averti ou encore encourager de futures études en droit.

Nous avons ainsi appuyé le personnel de ces écoles pour la création des Clubs. À la suite de leur création, nous étions à la disposition des élèves membres des Clubs pour les appuyer dans l’organisation et l’animation de leurs activités et ainsi amener les outils nécessaires pour répondre à leurs questions sur des sujets de droits qui les intéressent.

Entre les mois de janvier et avril 2018, nous avons donc animé des rencontres sur plusieurs thèmes, incluant: les enfants de la rue, la lutte contre les mutilations génitales féminines et la discrimination raciale. Je garderai comme souvenir de ces activités le vif intérêt de ces jeunes qui se déplaçaient en grand nombre pour venir discuter avec nous.

Je n’oublierai pas non plus tous ceux qui nous demandaient lors des rencontres « et nous qu’est-ce que nous pouvons faire? ».

 

Rencontre sur le thème des mutilations génitales féminines avec les élèves du Club des droits de l’homme du Lycée Moderne 2 de Bondoukou en février 2018. À l’avant-plan, ma collègue KPAKPO Francine

 

 

Pourquoi travailler avec les jeunes?

Lorsqu’on travaille dans les droits humains, il est parfois difficile de garder le moral face à ce qu’on ne peut changer. On peut se sentir impuissants certains jours. Je crois que c’est pour ces raisons que j’ai tellement apprécié travailler avec les enfants pendant mon mandat.

Parler de droits humains avec eux et voir l’espoir et la soif d’apprendre dans leurs yeux, ça donne foi en un avenir meilleur. Après tout, les jeunes sont notre avenir. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’on parle de changement de mentalités. Il est beaucoup plus à notre portée d’avoir un impact sur l’éducation d’un enfant et l’évolution du développement intellectuel que d’essayer de changer un adulte, déjà bien conforté dans ses idées.

Comme le dit un proverbe breton, « Il est plus facile de plier un jeune plant que de redresser un arbre ». Sensibiliser les enfants à l’importance fondamentale des droits humains, c’est semer les graines pour un avenir où les droits de tous et toutes seraient mieux respectés.

Comme l’a si bien déclaré un des élèves au Lycée Moderne 2 de Bondoukou lors du lancement du Club de droits de l’homme dans son école, « Grâce aux connaissances acquises dans ce Club, nous serons mieux en mesure de diffuser et partager le message chez nos parents et dans nos familles dans les villages ».

 

« L’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde » Nelson Mandela

 

 

 


[1] À partir de 21 ans, l’âge de majorité, le consentement parental n’est plus requis.

[2] Selon une étude de la Ford Foundation (2013).

[3] http://www.france24.com/fr/20141029-cote-ivoire-mariage-force-precoce-pere-proces-justice-fille-11-ans

[4] CE2 : cours élémentaire 2