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Leçons d'histoire sur les routes de Bamako

Valérie Bergeron-Boutin est conseillère juridique volontaire au sein du volet justice transitionnelle du projet Justice, prévention et réconciliation pour les femmes, mineurs et autres personnes affectées par la crise au Mali (JUPREC). 


Sous le ciel bleu perçant de Bamako, notre voiture trace son chemin d’escargot vers la Koulouba. Le soleil est écrasant à l’extérieur, mais, fidèle à la pratique malienne, notre chauffeur a allumé la climatisation et transformé notre véhicule en réfrigérateur sur roues. Par la fenêtre, j’observe les vendeurs ambulants qui collent des objets de tous genres aux vitres des voitures : mouchoirs en papier, jeux de société, grenouilles en peluche. Existe-t-il vraiment un marché pour les grenouilles en peluche sur les artères routières de Bamako?

Alors que je me laisse bercer par le rythme lent de notre équipée, mon compagnon de route m’interpelle et pointe au loin : « Lorsque j’étais petit, je me rappelle bien, Hassan II du Maroc, Sélassié d’Éthiopie et Ben Bella d’Algérie ont défilé sur ce boulevard ». L’homme a des airs de Ray Charles sous ses lunettes fumées et parle avec la voix profonde et sûre de ceux qui ont l’expérience de la parole publique. Membre d’une organisation proéminente de la société civile et participant au comité de plaidoyer coordonné par le projet JUPREC, il m’apparaît à cet instant non seulement comme un exemple d’engagement en faveur des droits humains, mais comme un passeur de l’histoire méconnue de Bamako, du Mali et de l’Afrique en général.

Nous sommes en route vers les bureaux de la Commission vérité, justice et réconciliation, juchés au sommet de la Koulouba, colline verdoyante au centre de Bamako. Sur le chemin, nous croisons le zoo et le musée national et je réfléchis aux événements historiques importants qui se sont déroulés aux alentours. L’éducation occidentale me paraît alors bien arbitraire et bien sélective : pourquoi ne connais-je pas l’histoire derrière ce défilé ? Je découvrirai plus tard, à l’occasion d’une recherche Google, qu’il servait en fait à célébrer la signature, en 1963, d’un cessez-le-feu entre le Maroc et l’Algérie. Modibo Keita, alors président de la République du Mali, avait fourni ses bons offices aux belligérants afin de les aider à parvenir à une entente. Si les rapports Nord-Nord et, dans une moindre mesure, les rapports Nord-Sud nous sont enseignés dès l’école primaire, je dois avouer les lacunes qui sont les miennes face à cette histoire Sud-Sud qui s’annonce pourtant riche, fascinante et utile à une compréhension globale du monde.

Bamako, en ce sens, est la ville idéale pour parfaire mes connaissances. Assise aux côtés des chauffeurs qui nous promènent d’un rendez-vous à l’autre, je croise la statue de Kwame NKrumah, premier président du premier pays d’Afrique ayant déclaré son indépendance, puis je longe le mur d’enceinte du camp militaire, paré des portraits des grands hommes politiques de la décolonisation africaine. Ces images ancrées dans la géographie urbaine semblent inviter et ouvrir tout un champ d’investigation et de réflexion. J’attends impatiemment le soir pour pouvoir me plonger dans mes recherches historiques et géopolitiques.

Sur le chemin du retour, le jour commence à décliner et le ciel prend des couleurs à faire rougir un paon : bleus profonds, rouges écarlates, roses et oranges doux comme du sorbet. Les habituelles nuées de chauve-souris qu’on prend au premier coup d’œil pour des oiseaux surgissent au-dessus de la rue Bourguiba, hommage au leader tunisien, puis tourbillonnent autour de la cité administrative avec ses beiges dorés et ses blancs immaculés, financée par la Lybie de Kadhafi. Dans la pénombre du crépuscule malien, la musique dansante de la Côte d’Ivoire s’échappe de l’habitacle de la voiture voisine et je suis ramenée au présent. Bamako est un palimpseste de l’histoire récente des relations africaines.

 

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