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La piscine de l’Amitié, un espace de réflexion unique sur la vie au Mali


Valérie Bergeron-Boutin est conseillère juridique volontaire au sein du projet Stabilisation de la Commission de la Vérité, Justice et Réconciliation (SCVJR).


Le samedi à la piscine de l’Hôtel de l’Amitié, le soleil éclatant creuse son chemin entre les palmes et les parasols, gagnant d’heure en heure du terrain. J’interromps la sempiternelle application de crème solaire 60 pour observer les oiseaux aux reflets turquoises qui vont et viennent dans le ciel sans nuage.

La place est bondée : entre les militaires de la MINUSMA et les familles aux enfants nombreux, la natation prend des allures de gymnastique. Malgré le bruit des rires et des conversations, il se dégage de ce matin au bord de l’eau une sérénité qui détonne avec l’agitation de la ville. On se croirait dans un autre lieu, voire un autre temps.

 

 

Le café près du hall d’entrée, fumeur, laisse imaginer ce qu’ont dû être à l’époque les prestigieuses rencontres d’affaires entre businessmen ou politiciens dans ce qui était alors le fleuron de l’hôtellerie bamakoise.

Imaginé dans les années 60 par Modibo Keita et Gamal Abdel Nasser, l’Amitié devrait symboliser l’entente entre les deux États aux politiques panafricanistes. Sa construction, complétée en 1977 avec l’aide de l’Allemagne, s’est heurtée à des obstacles historiques de taille, du déclenchement de la guerre de 6 jours entre Israël et l’Égypte au coup d’État ayant installé Moussa Traoré au pouvoir.


Un lieu hors du temps


De nos jours, entre le vendredi midi et le dimanche au soir, la piscine de l’Amitié devient l’un des lieux privilégiés du farniente au Mali, fréquenté principalement par des expatriés en quête de détente, mais aussi par des Malien.e.s en couple ou en famille. À mes yeux, abritée de la poussière de la ville et du chaos de ses routes, la piscine devient, au sens foucaldien du terme, une hétérotopie.

 

 

Dans une conférence donnée en 1976, Michel Foucault décrivait les hétérotopies comme des lieurs réels, des lieux effectifs, des lieux qui sont dessinés dans l’institution même de la société et qui sont des sortes de contre-emplacements, sorte d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables.

Les hétérotopies ont la capacité de cumuler plusieurs emplacements autrement incompatibles au sein d’un même lieu. C’est le cas du cinéma ou du théâtre, qui permettent au même rectangle immobile, écran ou scène, de prendre la forme de tous les endroits du monde. Elles peuvent également marquer une rupture avec le temps traditionnel, avec le temps de la vie ordinaire, et en ce sens les plages de Punta Cana sont des hétérotopies, à l’instar des églises ou des cimetières.

Plus importante que leurs capacités, cependant, est la fonction des hétérotopies, qui servent soit à révéler des vérités sur les lieux réels, à lever l’illusion comme un miroir, soit à compenser leur caractère désordonné et brouillon en créant une image parfaite et contrôlée.


Un espace de réflexion sur la vie au Mali


Ce n’est pas sans ironie que je note cette intuition de Foucault selon laquelle les colonies jouaient à l’époque un rôle hétérotopique par rapport à la métropole. Elles étaient un lieu « autre » qui permettait, pour les colons, de vivre une vie idéalisée en plus de permettre de rêver la métropole autrement, plus belle, plus forte, plus fière.

Alors quelle est la fonction jouée par cette hétérotopie-piscine des samedis midi à Bamako? Elle est, à mon sens, double, paradoxale.

D’une part, elle lève le voile sur la réalité politique du Mali. Réquisitionné pendant un temps par les forces de la MINUSMA, l’Hôtel de l’Amitié, ouvert à nouveau au public, n’en demeure pas moins un lieu qui rend visible la présence des forces étrangères et l’insécurité qui règne au pays. Plus que ces considérations sécuritaires, ce sont aussi des considérations sociales et économiques qui se manifestent dans la foule présente autour de la piscine. En ce sens, l’Amitié est une hétérotopie d’illusion, qui me rappelle mon statut privilégié, trop souvent oublié, dans un pays en crise.

D’autre part,  la piscine, par ses tons bleu pâles, vert tendre et orangé, par ses oiseaux qui chatoient sous le soleil, par ses grands arbres et ses rosiers, est une version concentrée de tous les imaginaires vacanciers du monde. Elle offre un lieu hors des réalités du quotidien, hors des embouteillages et des enfants mendiants, hors du smog qui couvre Bamako, hors du monde mais au cœur de l’été.

Cette pause, qui permet à la fois le recul et la réflexion par rapport au quotidien politique, social et sécuritaire du pays, facilite le retour au travail du lundi. C’est avec un sens renouvelé de la chance que j’ai d’être présente au Mali dans un moment important de son évolution que j’entreprends la lecture quotidienne des journaux. Je me sens connectée à l’histoire récente du pays, consciente des défis posés à lui par le présent et prête à  me retrousser les manches pour apporter une humble contribution à la construction de son avenir.

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