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Après six ans de détention arbitraire, une ex-détenue haïtienne redessine son avenir

Atelier de formation sur la production du liquide à laver à l’attention d’ex-détenues.

Le 19 mai 2019, après six ans et trois mois de détention préventive arbitraire, Jeannine* a enfin recouvré sa liberté. Grâce au soutien de notre partenaire, l’organisation Kri fanm Ayiti (KRIFA), elle a lancé son atelier de production de détergents à sa sortie. Depuis, l’ex-détenue ne cesse de côtoyer le succès. Sourire aux lèvres et visage épanouie, la jeune femme nous accueille chez elle, dans les environs de Port-au-Prince. Aujourd’hui, selon son témoignage, elle s’est totalement réinsérée dans sa communauté. Pas de préjugés. Pas de discrimination. Elle vaque à ses occupations tranquillement. «Dans la zone, je n’ai aucun problème. D’ailleurs, les riverains sont mes premiers clients», explique-t-elle d’un air serein.


Sa rencontre avec KRIFA a tout changé


Ne disposant pas de moyens financiers, Jeannine était désemparée après sa libération jusqu’à ce qu’elle soit contactée par l’organisation Kri fanm Ayiti (KRIFA). Cet appel lui ouvrira d’autres perspectives. Elle peut enfin se projeter dans le futur, planifier sa vie.

«Cette rencontre inattendue a été salvatrice, admet la jeune femme. J’ai reçu de l’argent pour louer une maison, un téléphone et une formation sur la production de détergents.» Cet accompagnement lui a permis de lancer ses propres activités génératrices de revenus. Dans une chambre de son appartement, elle produit des parfums, du désinfectant, du liquide à laver et du savon. «Mes produits sont de bonne qualité, se targue-t-elle. Mes clients sont toujours satisfaits.»

Aujourd’hui, la demande dépasse l’offre. 

Des liquides à laver produits par l’atelier de Jeannine.

Des liquides à laver produits par l’atelier de Jeannine.

Avant son incarcération arbitraire, Jeannine travaillait dans une petite entreprise privée. Elle possède maintenant un atelier et rêve de devenir une entrepreneure aguerrie. À 32 ans, sa plus grande ambition est de créer une usine de production à grande échelle. Elle espère augmenter le nombre d'emplois et contribuer à l’autonomisation des femmes, en particulier d’ex-détenues. «Je le crois et j’y parviendrai !», est-elle convaincue.


Une expérience inoubliable


Jeannine a été interpellée pour «avoir été témoin d’une bagarre qui a entraîné la mort d’un jeune homme». Elle a été accusée de complicité et se souvient encore de son interpellation comme si c’était hier. « J’ai été arrêtée arbitrairement », regrette-t-elle.  Elle a passé trois ans à la prison des femmes à Pétion-Ville avant d’être transférée au centre carcéral de Cabaret. Elle n’a jamais comparu devant un tribunal. «J’ai été libérée trois jours après la visite d’un groupe d’avocats, se souvient-elle. Je ne m’y attendais pas.»

L’expérience, souligne Jeannine, a été douloureuse. Au sein de la prison, explique la jeune entrepreneure, la nourriture est de mauvaise qualité. L’eau est rare. Et, il n’y a pas de loisirs. «J’ai vécu des choses inimaginables. Certaines fois, nous passons deux jours sans rien manger. Si ce n’était de l’aide de mes proches, cela aurait été pire», s’indigne-t-elle.     


Message aux ex-détenues


De l’avis de Jeannine, les mauvaises conditions de détention peuvent détruire les rêves des détenu.e.s. Durant toute la période de son incarcération, elle s’est battue pour garder le moral . «Je ne voulais pas être doublement victime du système carcéral», a-t-elle soutenu.

Jeannine est convaincue que les ex-détenues peuvent remonter la pente. Elle les invite à être courageuses et à saisir les opportunités qui se présentent. «Je suis prête à les aider, dit-elle. Ce sera un plaisir de donner à mon tour la formation».

Séance de pratique en pose de céramiques. Une autre filière qui fascine Jeannine

La pose de céramiques, une autre filière qui fascine Jeannine.


Pour une meilleure politique de détention


Le taux de détention provisoire de la population carcérale du pays, selon le rapport de mars 2021 de la Direction de l’administration pénitentiaire (DAP), s’élève à plus de 9,723 dont, 388 femmes et 20 filles. Jeannine appelle l’État haïtien à respecter les droits fondamentaux des détenues. Les femmes qui n’ont pas les ressources nécessaires pour s’offrir les services d’un avocat doivent bénéficier d’un service d’assistance légale gratuit. «À la prison, j’ai rencontré des détenues qui sont là depuis dix ans et qui n’ont pas été jugées. C’est déplorable.»


Le travail de KRIFA


Kri fanm Ayiti est une organisation impliquée dans la défense et la promotion des droits des femmes et des filles en Haïti. Depuis 2019, l’organisation accompagne des femmes et des mineures détenues à la prison civile de Cabaret dans leur réinsertion, grâce au soutien technique d’Avocats sans frontières Canada  à travers le projet Accès à la justice et lutte contre l'impunité en Haïti, financé par Affaires mondiales Canada.

Plus de cent anciennes détenues ont déjà bénéficié de ce programme qui a un volet de formation en sérigraphie, carrelage, production de détergents et gestion des petites et moyennes entreprises.

* Jeannine est un prête-nom.

 

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